Note de lecture Exil

La crainte du lâche

Numéro 9

« L’ÉCRIVAIN EST MORT » déclare Perumal Murugan en 2015, profondément blessé, angoissé et frustré par les attaques contre son roman Madhorubhagan (traduction anglaise : One part Woman, Penguin India) qui ont littéralement bouleversé sa vie. Publié en 2010, ce roman a été la cible, en 2014, de violentes critiques et de controverses provenant de groupes rattachés aux castes et à certains aspects sectaires de la religion hindoue. Le roman évoquait une pratique culturelle présumée ancienne de la région1.

L’auteur s’est ainsi retrouvé contraint et forcé de quitter la ville de Namakkal où il travaillait et vivait avec sa famille. En 2016, le tribunal a prononcé un verdict en sa faveur, en préconisant la protection des artistes et des productions littéraires. C’est suite à ce verdict que Murugan a repris l’écriture. Son recueil de poèmes, Kozhaiyin Padalgal (2016), soit en français Les Chants du lâche, reflètent les pensées du poète lorsqu’il traversait cette période éprouvante d’exil qu’il s’était imposé suite aux attaques ciblées.

C’est aussi la période où l’écrivain essayait de se comprendre et de saisir le monde autour de lui. Cette période de réflexion et de solitude a produit 210 poèmes qui présentent la douleur, le rejet, l’exil symbolique de l’écrivain. Homme, animaux, objets inanimés… tout un monde peuple la poésie de Perumal Murugan, qui traduit avant tout le tourment intérieur du poète et son refuge dans l’écriture avec lyrisme, simplicité, satire et douleur.

« La poésie est un moyen pour moi de me remettre de tout. J’ai toujours réussi à affronter toute situation, aussi stressante soit-elle, en m’accrochant sur le mot qui prend forme dans ma tête », écrit l’écrivain dans l’avant-propos de ce recueil. «  La poésie est un puissant médicament, une herbe rare. C’est la poésie qui m’a fait revivre », continue-t-il.

À l’occasion de la sortie de ce recueil de poèmes, Murugan définit dans un discours, sa vraie passion qu’est l’écriture. « Ne me demandez pas de parler, permettez-moi de me taire. Et d’écrire. C’est par les mots écrits que je vous parlerai. » Les Chants du Lâche font résonner la voix du « silence ». Cette voix, aussi intime soit-elle, s’érige en cri contre la censure artistique et créative et nous incite à réfléchir au rôle de la liberté dans les sociétés d’aujourd’hui.

PERUMAL MURUGAN est l’auteur de La crainte du lâche, Ville natale et Ma Langue, trois poèmes traduits du tamoul (Inde) par VASUMATHI BADRINATHAN sont à découvrir dans les pages du numéro 9 de Jentayu.

1. Au sujet de cette controverse, lire « De la censure à l’auto-censure » par Hemlata Giri-Loussier (Impressions d’Extrême-Orient, n°6, 2016).

Photo : © Saurabh Singh.