Numéro 1 Jeunesse et Identité(s)

Ça mange quoi, un homosexuel ?

Extrait

QUE FAIRE-que faire ?

Plus que cinq heures, vous savez, avant que Prasad arrive. Avec Lui. Tout est encore tout-partout-dans-tous-les-coins. Est-ce que nous sommes prêts ? Je n’en sais rien. Parames est dans mes jambes, comme d’habitude. Elle est entrée comme un boulet de canon dans mon bureau avec l’idée géniale de faire du mouton varuval pour Le dîner.

Ne sois pas bête, je lui dis. Les homosexuels ne mangent pas de la cuisine indienne.

Mais c’est le plat préféré de Prasad, elle me répond. (Parames n’est franchement pas une lumière, parfois).

C’était avant qu’il Le rencontre, je lui explique patiemment. Les choses ont changé, Parames. Tu ne vois donc pas ? Oh, laisse tomber ! Tu ne sais rien du monde d’aujourd’hui. Comment pourrais-tu savoir ? Tu ne vas pas tous les jours Dehors dans le monde comme moi. Tu ne vois pas comme les gens ont changé. Aiyo, laisse tomber Parames.

Je me détourne d’elle et appuie sur le bouton pour allumer l’ordinateur. Je suis méchant avec elle, je sais. Elle est stressée, oui oui je sais. Mais bon, moi aussi je suis stressé. Et elle n’arrête pas de me houspiller depuis plusieurs semaines. Je devrais peut-être lui rappeler que pas plus tard qu’hier, elle a fait toute une scène quand j’ai…

Zut, elle est encore là, dans mon dos. À me fusiller du regard, c’est sûr. Je devrais peut-être dire quelque chose pour calmer la situation. Il ne manque plus qu’une dispute. On n’a pas le temps, bon sang. Il ne reste que cinq heures avant que Prasad arrive à la maison. Tout est encore…

Alors, monsieur-qui-va-dans-le-monde-tous-les-jours ? dit-elle.

Zut.

S’il-vous-plaît, pouvez-vous dire à l’ignorante que je suis ce que mange  un  homosexuel ?  Hein,  monsieur-qui-va-dans-le-monde-tous-les-jours ?

Écoute, Parames, je…

Quoi ?  Que  dites-vous,  monsieur-qui-va-dans-le-monde-tous-les-jours ?  Dites-moi  donc.  Qu’avez-vous  découvert  dans-le-monde en fréquentant des homosexuels pour faire des recherches sur ce qu’ils mangent ?

Les femmes, ça se dispute comme ça. Leur seule arme, c’est la Répétition. Elles saisissent la seule chose idiote que vous dites dans une conversation entière et la répètent encore et encore jusqu’à ce que vous soyez trop fatigué pour vous défendre et que vous baissiez les bras et que vous demandiez pardon, pardon de quoi, je n’en sais rien.

Allez,  allez,  monsieur-qui-va-dans-le-monde-tous-les-jours, reprend-elle. Dites-moi donc. Quoi ? Quoi ? Inutile de soupirer. Ce n’est pas une réponse. Est-ce que les homosexuels mangent des soupirs ? C’est ça que vous essayez de me dire, monsieur-qui-va-dans-le-monde-tous-les-jours ?

Bon, bon, ça va, ça suffit, Parames, je lui réponds. Il faut bien que quelqu’un reste calme et raisonné dans ce genre de situation.

C’est comme cela que les vrais Hommes débattent. Calmement. Avec raison. Et avec des Faits prouvés. Malheureusement, je n’ai pas encore trouvé les faits capables d’étayer mon argument. Alors je fais ce que ferait tout homme confronté à ce genre de situation : j’en invente. Temporairement, vous comprenez bien, juste pour qu’elle arrête de me houspiller avec ses répétitions de malheur.

Du fromage, je dis.

Du fromage ? elle répète. Les homosexuels mangent du fromage ? Vraiment ? Du fromage ?

Vous voyez ? Encore des répétitions.

Ils mangent ces petits trucs avec du fromage dessus, je lui dis. Je forme un petit cercle avec le pouce et l’index pour décrire ce que je veux dire.

Tu sais ? Celui avec du… aiyo, comment ça s’appelle déjà ? Je lui montre le cercle. Je ferme les yeux et fronce les sourcils en faisant semblant de réfléchir, comme si le nom du truc au fromage que je viens juste d’inventer était sur le bout de ma langue, sur le point d’être prononcé.

Parames lève les yeux au ciel. Du fromage, marmonne-t-elle en sortant de la pièce et en claquant la porte. Enfin tranquille. Pour l’instant, en tout cas.

Je clique sur le bouton de l’ordinateur qui ouvre Le Google que Priya m’a montré comment utiliser. Dans la fenêtre pour écrire les questions, je tape « que mangent les homosexuels ? » et j’attends les réponses. À ma surprise, Google ne me donne pas de réponses satisfaisantes, à part pour un site qui me donne des réponses horribles du genre « d’autres homos ! » et autres horreurs que je ne vais pas répéter ici.

Je décroche le téléphone et fais le numéro de Priya. Ça sonne et sonne et sonne et puis ça coupe. Je recommence. Pareil. Je recommence. Ça sonne et sonne et sonne et…

Qu’est-ce qu’il y a, Appa ? demande Priya.

Elle est sèche avec nous maintenant, notre Priya. Mais qui pourrait lui en vouloir ? Elle est très très occupée, vous savez. Elle a un très très bon travail comme rédactrice publicitaire dans une agence de publicité, elle écrit les slogans et tout ça pour les pubs, même parfois celles qui passent à la télé. J’essaie de ne pas l’appeler au travail. Parames, elle, l’appelle tout le temps pour lui poser toutes sortes de questions stupides qui l’énervent. Mais on ne peut pas lui en vouloir, à notre Priya, vous savez ? Elle est tout le temps très très occupée. J’essaie d’aller droit au but :

Priya, une petite question rapide, très rapide, je lui dis. Est-ce que les homosexuels mangent du fromage ?

Quoi ? répond-elle. Mon Dieu, Appa, quel genre de question me poses-tu là ? Écoute, je suis en réunion…

Ta mère veut faire du mouton varuval ce soir, peux-tu imaginer ça ? Mais je lui ai dit, les homosexuels, ça ne mange pas de la nourriture indienne, j’ai raison ou pas ? Ils mangent de la nourriture occidentale, c’est sûr. Je veux dire, ils ne mangent pas trop gras. Enfin, je veux dire, ils sont tous tellement minces, j’ai raison ou pas ? Je pensais…

Appa, dit-elle, d’une voix qui indique qu’elle essaie très très fort d’être patiente avec moi. Le mouton va très bien. C’est le plat préféré de Prasad. Il sera sans doute content de manger un plat fait maison. Son petit ami mange de la cuisine indienne tout le temps là-bas, ok ? Écoute Appa, je dois vraiment raccrocher maintenant. Ok ? Le mouton sera très bien.

Tu es sûre ? Parce que…

Appa.

Ok ok ok ok. Au revoir.

Mon Dieu.

Son Petit Ami, elle a dit.

Jusqu’à présent, on disait Lui pour en parler. Quelle drôle d’association : Son et Petit Ami. Son Petit Ami. Le petit ami de Pras…

Bon ok, alors ça sera du mouton varuval.

Je vais à la chambre et j’ouvre la porte. Parames est en train de fouiller dans son armoire.

Le mouton varuval sera très bien, je lui dis, pour m’excuser. Elle m’ignore, sort le sari bleu, celui que je lui ai acheté pour son anniversaire et fait sa comédie à se demander si elle doit le porter ce soir ou pas, avant de le remettre sur l’étagère. Excuses rejetées. Bon, ok.

Le petit ami de Prasad mange tout le temps de la nourriture indienne là-bas, je dis, nous prenant tous les deux par surprise. Je me sens bêtement triomphant, parce que je suis le premier de nous deux à avoir prononcé l’expression à voix haute. Elle se tourne pour me regarder.

Je vais chez Mohan, je dis, et je ferme la porte.

L’enseigne peinte sur la vitrine indique Mohan Coiffeur. Dans le temps, les enseignes décrivaient ce qui vous attendait quand vous entriez, à savoir un coiffeur qui s’appelait Mohan.

Aujourd’hui, ce qui vous attend, c’est un type du Bangladesh qui s’appelle Hameed et qui est, je pense, l’un d’Eux. La plupart des travailleurs du Bangladesh en sont, vous savez. Mais bon, on ne peut pas vraiment leur en vouloir non plus. Trente à quarante tassés dans une pièce, tous des hommes en plus. Un ou deux ont peut-être la chance de trouver une bonne indonésienne pour s’occuper. Mais les autres ? Si c’était moi, enfin je veux dire pas moi mais n’importe quel homme, vous savez ? Je veux dire, qui sait ? Avec les circonstances, on peut peut-être devenir homosexuel ? Un type sur Le Google a dit que ça pouvait être génétique.

Et si un jour on prouvait que l’homosexualité était causée par les gènes, je pense qu’il est juste que les gens sachent que ce ne sont pas mes gènes à moi. Ça vient de Parames. Je veux dire, c’est évident. Il suffit d’y réfléchir de façon logique :

Si un garçon est homosexuel, scientifiquement parlant c’est forcément à cause d’un surplus de gènes féminins qui ne peuvent venir que de qui ? De la mère, j’ai raison ou pas ? Je veux dire, comprenez-moi bien. Je ne rejette pas la faute sur Parames. Non. Ce n’est pas comme si elle avait délibérément transféré tous ses gènes féminins en trop à Prasad, hein ? Mais, bon, disons les choses comme ça : si Priya avait été un garçon manqué, je vous garantis que j’aurais eu le courage d’assumer ma responsabilité. Vous savez ?

Bon, revenons à nos moutons.

Tu coupes tout, je dis à Hameed. Tondeuse au deuxième cran.

Hameed fait semblant d’être choqué par ma soudaine demande d’une coupe au carré après tant d’années. Il traduit ceci par un soulèvement de sourcils, en ouvrant grand la bouche et en mettant la paume de sa main sur son cœur d’un mouvement gracile du poignet.

Je me demande bien comment Mohan peut faire confiance à un homme sans aucune force dans le poignet pour utiliser tous ces instruments coupants sur la tête de ses clients, mais bon. Hameed me coupe les cheveux depuis combien, trois-quatre ans déjà ? Ce qui compte, c’est que je lui fais confiance, même avec son poignet trop-fragile-qui-fait-des-mouvements-tournants. Parce que si je ne lui faisais pas confiance, je serais un réactionnaire, j’ai raison ou pas ?

Et en parlant de réactionnaire, comme si c’était fait exprès, la sonnette de la porte carillonne et Titus entre. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le petit son grêle de la sonnette ne convient pas pour annoncer l’arrivée d’un homme comme Titus. Il lui faudrait une de ces grosses-grosses cloches, comme celle que le bossu de Notre-Dame fait sonner dans le film. Ou alors une sirène d’alarme comme dans les films où les prisonniers s’évadent de prison. Pour que tout le monde cesse ce qu’il est en train de faire et aille se mettre à l’abri.

Il assied son gros postérieur sur le siège à côté du mien et pousse un gros soupir dramatique.

Titus, je dis, en guise de bonjour.

Tsk tsk, il répond, pour me faire savoir que Quelquechose Ne Va Pas et qu’il va me dire ce que c’est.

Vous devriez demander à Mohan de vous faire votre coupe, dit-il. Si vous lui téléphonez pour prendre rendez-vous, il vient spécialement pour vous.

J’ai déjà essayé, je réponds. Il m’a dit qu’il ne le fait plus. Qu’il se concentre sur ses affaires et tout ça.

Titus est au courant, bien sûr.

C’est drôle, dit-il. Pour moi, il vient. Spécialement.

Je voudrais lui dire : « C’est parce que vous êtes le lèche-cul de Datuk Hashim (excusez mon langage) et que Mohan a besoin de vous pour toutes les manigances en dessous de la table et les pots de vin et tout ça. Votre coupe de cheveux spéciale n’a rien à voir avec qui vous êtes. En fait, Mohan pense certainement, comme tout le monde ici d’ailleurs, que vous êtes un gros con (encore une fois, excusez mon langage). »

Au lieu de ça, je dis Oh.

Titus pousse encore un soupir.

Vous ne devriez pas laisser cet individu vous couper les cheveux, vous savez, dit-il.

Il me coupe les cheveux depuis le départ de Mohan, je réponds. Ça fait quoi, trois-quatre ans ? Je n’ai jamais eu à m’en plaindre. En fait, il est mieux que Mohan, je pense. Et je ne suis pas le seul à le penser.

Titus se penche pour murmurer, comme si Hameed comprenait ce qu’il dit. Vous savez ce qu’il est, ou pas ? dit-il.

Oui, je réponds. Hameed est bangalais.

Oui, dit Hameed, tout content de comprendre enfin quelque chose et de pouvoir contribuer à la conversation. Je suis bangalais.

Titus pousse un nouveau soupir. Il se rapproche encore plus près. Non-non-non, dit-il. C’est un h-o-m-o.

Je me demande si Titus pense que ce sont les homosexuels ou les Bangalais qui ne savent pas épeler. Hameed, d’après son expression que je vois dans la glace, comprend parfaitement ce que Titus a dit mais, sans doute pour ne pas se faire renvoyer et avoir à retourner au Bangladesh, il fait comme si de rien n’était et continue ce qu’il était en train de faire sans un mot.

Ça suffit. Je ne vais pas accepter cette stupidité plus longtemps. Le pire, c’est que le pauvre Hameed pense sans doute que je médis aussi de son homosexualité. Et ce n’est pas prudent de laisser quelqu’un qui a une paire de ciseaux aiguisés tout près de votre tête penser ainsi. Je décide que, puisque Hameed ne peut pas se défendre, je vais parler en son nom.

Écoutez, Titus, je lui dis. Ce n’est pas de sa faute. Scientifiquement parlant, ce genre de choses arrive quand trop de gènes féminins sont transférés de la mère au fils quand le bébé est encore dans le ventre de la mère. Ça arrive plus souvent que vous ne le pensez. Il n’y a rien de honteux à ça. Hameed – est – homosexuel ? Ce – n’est – pas – grave.

Je prononce les deux dernières phrases lentement en m’adressant directement au reflet d’Hameed dans la glace. Hameed semble vouloir se recroqueviller dans un coin pour mourir, mais il parvient quand même à me faire un pauvre sourire, pour me remercier de l’avoir soutenu, je pense. Je lui fais un signe avec mon pouce levé en l’air mais mes mains sont entre mes jambes sous la grande cape blanche du coiffeur et je me rends compte qu’Hameed peut avoir mal compris et penser que j’ai une érection, alors je déplace rapidement ma main pour la mettre sur le côté.

Titus se rappuie contre le dossier de son fauteuil. Se rendant compte qu’il ne peut pas se battre contre des faits scientifiques, tout ce qu’il pense à dire c’est Où est donc Mohan ? en regardant sa montre pendant bien plus de temps qu’il n’en faut à une personne ordinaire pour lire l’heure.

Hameed enlève la cape blanche de coiffeur et je me lève avant même qu’il ne touche aux rasoirs.

Non-non, pas besoin de raser aujourd’hui, Hameed, pas besoin-pas besoin. Je n’ai pas le temps.

Je sors mon portefeuille et, au lieu de lui donner un billet de dix comme d’habitude, je lui mets un billet de cinquante dans la paume de la main.

Voilà cinquante, je dis, assez fort pour que Titus entende. Garde la monnaie-garde la monnaie.

Hameed a l’air complètement confus, il dit non-non-non, mais je ne veux rien entendre.

Je refuse d’écouter ses protestations et en m’adressant à Titus je dis : La seule raison pour laquelle Mohan vous coupe les cheveux c’est parce que vous êtes le lèche-cul de Datuk Hashim et il a besoin de vous pour toutes les manigances en dessous de la table et les pots de vin et tout ça. Votre coupe de cheveux spéciale n’a rien à voir avec qui vous êtes. En fait, Mohan pense certainement, comme tout le monde ici d’ailleurs, que vous êtes un gros con.

Je ne m’excuse pas pour mon langage. En passant la porte, la sonnette carillonne et je me sens comme un boxeur qui vient de gagner un match. Mais juste devant la porte, je m’arrête.

Parce que ma victoire n’est pas complète. Parce que je sais que j’ai un autre combat à gagner. Un combat plus important. Un combat non pas contre Titus ou Parames ou Priya ou Prasad ou le petit ami de Prasad. Non, ce combat dure depuis déjà un moment. Depuis plusieurs semaines, en fait. Ce combat est contre moi-même. Et je dois perdre. Je veux dire, je dois gagner. Enfin, je veux dire, je dois prendre le dessus sur moi-même. Attendez, je veux dire que dans ce combat, c’est moi contre moi et oh laissez tomber.

Je retourne dans la boutique.

Ding-dong.

Je vais vers le fauteuil de Titus et le fais tourner pour qu’il soit en face de moi. Je le regarde droit dans les yeux.

Au fait, vous savez, mon fils Prasad ? je dis. Il est h-o-m-o.

Ding-dong.

***

Parames m’accoste dès que je passe la porte. Elle ne remarque même pas ma coupe de cheveux. Ou si elle la remarque, elle a d’autres chats plus urgents à fouetter.

Qu’est-ce qu’il s’est passé-qu’est-ce qu’il s’est passé ? dit-elle. Tu l’as dit à Titus ? Sa femme a appelé Millicent qui l’a dit à Mahes qui l’a dit à Puvanes Akka qui vient de m’appeler à l’instant je ne savais pas quoi dire.

Tu n’as qu’à dire que oui, Prasad est homosexuel ! C’est donc si difficile ?

Tu aurais dû me dire que tu allais le dire à Titus. Titus ! Qu’est-ce qu’il a dit-qu’est-ce qu’il a dit ?

Le mouton sent drôlement bon, je lui réponds.

Elle a l’air d’être sur le point de me frapper.

Ne t’en fais pas, Parames, je lui dis. Tout va bien. Tout va bien se passer, ok ? Je te raconterai plus tard. Priya est allée les prendre à l’aéroport, il faut se préparer rapidement. Je vais prendre une douche.

En fermant la porte de la salle de bains, je l’entends dire Qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ?

Je prends une douche et je me regarde dans la glace. Avec ma nouvelle coupe au carré, je peux dire que j’ai l’air assez viril. Contrairement à ces mannequins dans les nouveaux magazines de coiffure tout neufs chez Mohan, avec leurs cheveux longs tous stylés avec de la mousse et des mèches blondes et tout ça. Il n’y a rien de mal à ça, bien sûr. Rien de mal-rien de mal mais je pense que mon nouveau style me va quand même mieux, vous savez ? Il faut laisser la mode aux jeunes, c’est ce que je dis toujours.

Je décide de ne pas me raser et je laisse ma barbe de trois jours tranquille mais je mets quand même de l’aftershave Old Spice (au musc). Je m’habille rapidement dans la chambre. Prasad va arriver d’un moment à l’autre maint-…

J’entends le klaxon devant la maison. Je jette un coup d’œil à travers le rideau :

Prasad sort le premier de la voiture, du côté passager. Il va à l’arrière de la voiture et commence à décharger les bagages. Priya sort de la voiture et marche d’un pas rapide vers la maison. Ensuite le petit ami de Prasad sort de la voiture. Il a l’air normal, je dois dire. Assez musclé pour un homosexuel. Et…

Putain ! (excusez mon langage). Il a une coupe au carré et une barbe de trois jours !

J’entrouvre la porte de la chambre. Parames (vêtue de son sari bleu – excuses acceptées, enfin !) est dans le couloir. Elle parle à Priya.

Ton Appa est beau avec sa nouvelle coupe de cheveux…

Priya-Priya-Priya ! je l’appelle. Vite-vite-vite dis-moi. Est-ce que le petit ami de Prasad met du Old Spice ?

Quoi ? répond Priya. Appa, qu’est-ce que… pourquoi te caches-tu derrière la porte ?

Vite-vite Priya, je demande. Old Spice. Au musc.

Comment veux-tu que je sache ? Oh pour l’amour de Dieu, Appa !

Elle pousse la porte et me tire par la main jusque dans le couloir.

Écoutez, dit-elle à Parames et moi. Soyez comme d’habitude, ok ? Non, attendez. Ne soyez pas comme d’habitude. Écoutez, c’est juste un repas normal avec…

Trop tard.

Prasad passe le seuil et Parames se précipite pour le serrer dans ses bras.

Prasad ! Prasad ! dit-elle en se mettant à pleurer. Mon petit garçon ! Mon petit bébé !

Vous voyez ? C’est pour ça qu’il est homosexuel.

Parames ne s’arrête plus, et finalement elle dit Amma et Appa t’aiment, quoi que tu fasses.

Oh mon Dieu, dit Priya, et elle me regarde d’un air de dire S’il te plaît Appa. Fais quelque chose. Ou ne fais rien. Je ne sais pas. Je ne sais même pas ce que Parames a dit qu’il ne fallait pas dire. Je m’avance vers le petit ami de Prasad et lui serre la main virilement comme un homme.

Entrez-entrez, bienvenue-bienvenue, je dis. Il paraît que vous mangez tout le temps de la nourriture indienne. Entrez-entrez ne soyez pas timide.

Parames voit ceci et desserre son étreinte sur Prasad.

Oh oui-oh oui, dit-elle, en essuyant ses larmes du revers de la main. Désolée-désolée ce n’est pas poli de ma part haha ! Bienvenue-bienvenue. Entrez s’il vous plaît. Vous devez être fatigués. Entrez-entrez asseyez-vous.

Priya les suit de très près dans la salle de séjour, prête à réparer les bêtises de sa mère.

Je me tourne vers Prasad. Et j’accueille mon fils à la maison.

BRIAN GOMEZ est l’auteur de Ça mange quoi, un homosexuel ?, une nouvelle traduite de l’anglais par BRIGITTE BRESSON et parue dans les pages du numéro 1 de Jentayu.

Illustration © Munkao