Numéro 1 Jeunesse et Identité(s)

Ça mange quoi, un homosexuel ?

Entretien

VOTRE NOUVELLE est tirée du recueil collectif Body 2 Body (Matahari Books, 2010), publié en soutien des communautés gay et lesbienne de Malaisie. Pouvez-vous nous dire ce qui a inspiré votre récit et nous décrire la façon dont le recueil a été reçu par les lecteurs malaisiens ?

Brian Gomez : Pour être honnête, je ne sais pas comment m’est venue l’idée du texte. Je ne le sais que rarement. Comme d’habitude, je me suis assis en panique devant mon écran quand j’ai réalisé que la date butoir approchait et je me suis accroché à la première prémisse qui m’est passée par la tête. Dans ce cas précis, il m’a paru intéressant d’écrire sur ces parents qui, bien qu’ayant déjà accepté intérieurement l’homosexualité de leur fils, ne sont pas encore prêts à faire face à tout ce que cette acceptation suppose. Body 2 Body était la première anthologie de ce type publiée en Malaisie. Comme dans la plupart des anthologies, il y a un peu de tout : certains textes penchent vers l’autobiographie, d’autres vers la fiction, et il y a aussi deux essais. Pour ce qui est de l’accueil des lecteurs malaisiens, la maison d’édition serait plus à même de vous renseigner. Néanmoins, je peux vous dire que ma nouvelle reste la plus populaire que j’ai écrite à ce jour.

Vos histoires relèvent souvent de la satire sociale. Vous semblez exceller dans l’art de vous mettre dans la peau de Malaisiens lambda pour révéler leurs petites manies et les failles de leur jugement. L’humour est-il pour vous un moyen de parler de choses sérieuses ?

Je ne dirais pas que mon style est satirique. Si vous lisez quotidiennement les actualités en Malaisie, la vraie vie s’apparente déjà suffisamment à une satire, or il est difficile de satiriser une satire. Ici, même les problèmes sérieux sont bien souvent absurdes, et écrire un roman malaisien revient, par conséquent, à écrire un roman absurdiste !

Vous avez auto-publié votre roman Devil’s Place en 2008, puis il a été réédité en 2013 par Fixi Novo. Considéré comme un livre culte par beaucoup de lecteurs malaisiens anglophones, il sert aussi d’introduction à la Malaisie à bon nombre de lecteurs étrangers. Que pensez-vous du succès durable de votre livre ?

Je suis bien sûr ravi du succès de Devil’s Place (enfin, un succès à l’échelle malaisienne !…), mais j’apprécie surtout le fait que les lecteurs le considèrent comme un roman très « malaisien ». Je trouve que trop d’artistes dans ce pays s’efforcent à créer des œuvres censées plaire à un public étranger. J’écris d’abord et avant tout pour les Malaisiens, et je suis content de voir que mes textes leur parlent.

Vous êtes aussi chanteur et compositeur, et vous faites montre de vos talents musicaux dans votre propre salle, Merdekaraya. Écrire des paroles de chansons suffit-il à combler votre besoin d’écrire ? Ou bien ressentez-vous de temps à autre la nécessité de vous immerger dans des formes plus longues ?

J’explore diverses formes d’écriture depuis mon adolescence. Les paroles de chansons me viennent toujours sur un coup de tête : je ne m’assois pas pour y réfléchir, ça vient tout seul et c’est donc plus facile. L’écriture d’un roman est bien plus complexe, surtout en rapport au temps investi, ce qui dans mon cas suppose que j’ai pu épargner assez d’argent au préalable pour ne pas avoir à gagner ma vie pendant un certain temps. Je préfère de loin travailler sur des projets longs, mais il m’est difficile de m’y consacrer entièrement.

Le manglish (mélange local d’anglais et de malais, saupoudré de chinois et de tamoul) semble être une composante importante de vos textes, que ce soit dans vos chansons ou vos écrits littéraires  Que pensez-vous du manglish ? Selon vous, un livre sur la Malaisie contemporaine écrit par un Malaisien peut-il se passer de manglish ?

Je pense que le manglish est essentiel à l’écriture malaisienne contemporaine car il reflète la réalité des conversations entre Malaisiens. Pour ma part, je prends beaucoup de plaisir à en explorer les différents usages créatifs dans mes textes, que ce soit pour l’orthographe ou la ponctuation. Je ne vois que très peu de cas dans lesquels le manglish ne pourrait pas être utilisé dans un récit malaisien, tout particulièrement pour les dialogues.

Peut-on encore espérer lire un jour la suite de Devil’s Place, ou n’importe quel autre autre roman de Brian Gomez ?

À vrai dire, je suis en train de l’écrire, ce deuxième roman ! Si tout se passe bien, vous devriez pouvoir le lire courant 2015.

BRIAN GOMEZ est l’auteur de Ça mange quoi, un homosexuel ?, une nouvelle traduite de l’anglais par BRIGITTE BRESSON à découvrir dans les pages du numéro 1 de Jentayu.

Photo © JB.