Numéro 1 Jeunesse et Identité(s)

En attendant maman

Entretien

AZHARI, vous êtes écrivain. Une question naïve : pourquoi écrivez-vous ?

Azhari : Il y 10 ou 15 ans j’aurais facilement répondu à cette question. J’aurais dit que plusieurs raisons m’avaient poussé à écrire. Ces raisons faisaient de moi une sorte de héros qui se battait au moyen de sa plume. J’irais même plus loin : je me considérais comme la voix d’un peuple opprimé. Mais en réalité, un tel idéal était difficile à atteindre. Il aurait fallu pour cela connaître la vie des petites gens que je défendais, il aurait également fallu connaître leur langue et ne pas juste prétendre être triste de leur souffrance quotidienne. J’ai pris conscience de cela. Aussi, maintenant, je peux dire que je ne sais pas pourquoi j’écris. C’est même votre question qui me le rappelle. Si je ne sais plus ce qui me pousse à écrire, j’ai en revanche gardé mon envie intacte. Je souhaite écrire des ouvrages, attirer l’attention du lecteur et peut-être aussi apporter quelque chose qui fasse avancer.

Vous avez fondé un atelier d’écriture à Aceh. Pouvez-vous en parler ?

Quand Megawati a déclaré l’Etat d’urgence militaire à Aceh (2003), l’armée a fait pression sur les journaux indonésiens afin de censurer les nouvelles sur la province. Cela ne changeait pas de l’attitude générale de la presse à cette époque. Avant le début de l’opération militaire, la tendance était de citer des sources jakartanaises, lesquelles donnaient leur avis sur les étapes à suivre pour éradiquer la rébellion acihaise. La presse ne parlait que des succès militaires et ne traitait presque pas des conséquences désastreuses de l’opération pour les civils. Il n’y avait que les sites internet et journaux clandestins, comme acehkita.com, qui se démarquaient. À cette époque, nous ne voulions pas que les histoires sur les événements terribles qui se passaient à Aceh disparaissent. Nous savions que cette situation allait durer longtemps. C’est pour cela que nous avons créé l’atelier d’écriture Dokarim (Sekolah Menulis Dokarim), pour pousser les lycéens et les étudiants à recueillir les histoires de leurs villages. Bien entendu, à la suite de la signature des accords de paix (MoU Helsinki 2005) et avec la fin des combats, l’atelier a continué avec d’autres objectifs. Nous avons déjà des dizaines de diplômés, certains ont continué à écrire, d’autres pas. La plupart ont débuté une carrière d’écrivain, de professeur des écoles, de journaliste, même de docteur.

Selon vous, peut-on parler d’une littérature indonésienne ?

Je ne suis pas certain d’être qualifié pour répondre. Avant, Soeharto décidait de tout ce qui touchait à la vie de gens de cet archipel et ce depuis Jakarta. Cela a également eu une influence sur la vie littéraire. En d’autres mots, ce qui était considéré comme important, pour Java, dans le domaine des lettres, l’était aussi pour le reste de l’archipel. Sous l’Ordre Nouveau, il était facile de chercher à saisir ce qu’était la littérature indonésienne, car le cadre était étroit et limité. Je pense que c’est plus difficile maintenant, qui plus est depuis qu’internet a envahi nos vies. Les écrivains ont de plus en plus de choix pour la diffusion de leurs écrits. Mais les grands éditeurs sont encore à Java, tout comme les festivals ou les remises de prix considérés comme importants, et cela ne devrait pas changer.

La littérature indonésienne doit être intéressante, elle devrait au moins avoir la possibilité de le devenir et d’être connue à l’international. Nous habitons des îles qui possèdent un caractère unique et une histoire très riche qui demande à être raconter. Cette histoire c’est : la politique aux mains de voyous et dans celles de responsables de crimes contre l’humanité, les guerres interethniques et religieuses, la vie des nomades des mers, les comportements inhumains envers les employés de maison, les îles où ont été enfermés les prisonniers politiques communistes, les groupes de chasseurs de baleines, des indigènes chassés de la forêt tropicale à cause des plantations de palmiers à huile, et je ne parle pas encore des contes et des récits populaires qui pourraient être ajoutés à la liste. Ces ressources sont inépuisables pour un écrivain. Pendant les siècles de colonisation, nous n’avons cependant pas réussi à utiliser ce caractère unique et à en faire un élément national. Il n’y a peut-être que Soeharto et son ambition mégalomane qui s’en soit approché. Les conditions pour que la littérature soit intéressante ne tiennent bien entendu pas seulement aux ressources ou au caractère unique que l’archipel possède. Il faut également les capacités pour traiter l’ensemble. Le plus intéressant chez les auteurs chiliens qui ont été sous le feu des projecteurs, à tour de rôle, n’est pas leur nombre mais la diversité de leurs techniques. Il y a des différences flagrantes entre l’écriture d’Isabel Allende et de Roberto Bolaño alors qu’ils parlent tous deux de la même chose : les jours qui ont précédé le coup d’État de Pinochet.

AZHARI est l’auteur d’En attendant maman, une nouvelle traduite de l’indonésien par ELSA CLAVÉ à découvrir dans les pages du numéro 1 de Jentayu.

Photo © JB.