Extrait Amours et Sensualités

Les yeux en éclipse

Numéro 6

LA NUIT EST TOUJOURS source d’apaisement. Il devient si aisé de fouiller dans ces nombreux souvenirs entreposés dans l’obscurité. Ces souvenirs qui ne sont bons qu’à croupir dans le noir semblent agiter l’index pour se rappeler à moi chaque fois que la nuit s’avance, sur une couche sans amant, et où il n’y en aura jamais.
Il y a beaucoup de gens qui ont peur de la nuit. De l’obscurité. De quelque chose qui les rend comme aveugles et les oblige à tâtonner. Qui fait battre leur cœur plus vite. Qui les rend nerveux. Qui les rend prêts à échanger cette nervosité contre le prix de l’électricité, bien que celui-ci atteigne maintenant des sommets.
Mais pour moi, la nuit est toujours source d’apaisement. Plus il fait sombre, plus il y a d’activité. On dirait presque une foire nocturne, bruyante mais sans éclairage. C’est pourquoi je ne ressens jamais la moindre crainte. Je ne me sens jamais nerveuse. Aussi loin que porte mon regard, tout n’est qu’obscurité. Les contours des corps se dessinent à peine. Par contre, on entend très clairement les voix. Elles semblent si proches. Tellement proches que l’haleine qui les accompagne semble imprégner mon nez. Mes yeux commencent à se fermer ; plus il fait sombre, et plus tout apparaît avec clarté.
C’est peut-être pour cela que j’ai tellement besoin d’amour. Comme j’ai besoin de la nuit. De l’obscurité. L’amour aussi rend aveugle. Je n’ai pas besoin de lunettes de soleil pour trouver l’obscurité en plein après-midi. Je n’ai pas besoin de tirer les rideaux et fermer les portes ni boucher les interstices qui laissent entrer la lumière pour que l’obscurité que je désire soit parfaite. Il me suffit d’aimer quelqu’un pour aussitôt perdre la vue.
J’appelle cet aveuglement une éclipse des yeux. Les gens disent que l’amour rend aveugle. Quel que soit le nom que cela porte, cela m’est bien égal. Je ne veux entendre que ce que je veux bien entendre. Je ne veux voir que ce que je veux bien voir. Et c’est seulement lui que je veux voir, l’amant qui tel un phare inonde de clarté les ténèbres de mes yeux. C’est son rayonnement qui m’apporte la clarté des après-midis que nous passons sur des lits d’hôtels. À se regarder comme si on se regardait ce jour-là pour la dernière fois. À se toucher comme si on se touchait ce jour-là pour la dernière fois. À haleter ensemble comme si nos souffles se mêlaient ce jour-là pour la dernière fois.

(…)

DJENAR MAESA AYU est l’auteur de Les yeux en éclipse, une nouvelle traduite de l’indonésien par LAURA LAMPACH et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 6 de Jentayu.

Photo © Crimson Strawberry.