Édito Amours et Sensualités

D’ombre et de lumière

Numéro 6

EN SE CONSACRANT aux multiples formes que revêtent l’amour et la sensualité dans les littératures contemporaines d’Asie, ce nouveau numéro de Jentayu évolue entre ombre et lumière. Rien n’est jamais très clair en affaires de cœur, et il n’est de couples parfaitement solaires que dans les mythologies d’antan ou dans les contes pour enfants. Que la nuit tombe et les instincts se réveillent, les sentiments un temps enfouis refont surface. Que le jour se lève et une lumière parfois crue, brutale est projetée sur ce que l’on aurait pu croire sans faille ni fêlure. Rien n’est comme il y paraît au premier abord, et c’est toute la complexité de l’âme humaine qu’il nous est donné d’observer dans les pages en clair-obscur de ce numéro de Jentayu.

Sous les néons blafards des hôpitaux du Pékin des années 1990, dans une Chine lancée sur la voie de l’individualisme forcené, Feng Tang brosse le portrait de jeunes adultes pour qui seule la jouissance compte. Tout à l’opposé de Rien Xiaowen et de son héroïne des campagnes, Tan Huiying, dont la conception du bonheur en couple illustre typiquement le « manger amer ensemble » de la tradition chinoise. Amanda Lee Koe nous plonge dans le Singapour acidulé des années yéyé, quand tout était encore possible, y compris les unions mixtes, avant que la vie ne prenne le dessus et ne restent que les souvenirs. Les personnages de Sangeeta Bandyopadhyay, eux, semblent déambuler sans but dans une Kolkata fantômatique et quasi-abstraite, tout en devisant philosophiquement de l’amour et de ses malentendus. La jeune Birmane Mae Yway nous donne le tournis avec sa prose hallucinée mais où l’on sent poindre un appel à la reconnaissance de sa personnalité hybride et trouble, une quête identitaire et sexuelle dans les marges d’une nation en plein bouleversement. Dans les marges toujours, mais au Bangladesh voisin, les hijras photographiés par Shahria Sharmin font preuve d’un courage immense pour affirmer leur identité dans une société qui la leur nie après l’avoir pourtant longtemps tolérée, voire même révérée.

De courage, c’est aussi ce dont fait preuve Dharma, jeune homosexuel dans la nouvelle de Samrat Upadhyay, alors que tout dans la grande Katmandou semble faire obstacle à ses choix, y compris son propre frère. Les obstacles, en amour, sont légion, et l’Indonésienne Djenar Maesa Ayu tisse une complainte lyrique sur le thème de la maîtresse attendant sans fin la venue de l’être aimé mais marié, rêvant derrière ses paupières closes de ce qui n’adviendra sans doute jamais. Lin Yi-yun évoque lui aussi l’impossibilité de l’union, dans une Taïwan où les évolutions socio-politiques des années 1970-1980 auront façonné plus d’un destin et brisé plus d’une romance. Figure majeure de la littérature taïwanaise, mais longtemps exilé aux États-Unis en raison de son engagement politique, Guo Songfen nous offre une ode à la dévotion et au souvenir, quand le compagnon d’une vie s’éteint sans avoir livré tous ses secrets, telle cette lune dont on devine les contours mais que l’on ne pourra jamais toucher. L’exil, un sentiment connu aussi par Fernando Sylvan, écrivain timorais ayant vécu principalement au Portugal : dans ses poèmes, la figure de la femme prend des allures de contrée idéalisée, d’île au trésor dont les rivages se caressent mieux encore dans la pénombre du crépuscule. De l’ombre à la lumière, de la lumière à l’ombre… : tel le mouvement de balancier suivi par les seaux portés par la belle Mongole de la nouvelle de Baast Zolbayar, ainsi en va-t-il toujours, en amour.

De l’ombre à la lumière, c’est ce qu’aura permis, pendant plus de 30 ans et pour de nombreux auteurs chinois, le généreux travail de passeur de Sylvie Gentil. Elle nous aura offert, à nous lecteurs, tant de textes dont elle était tombée amoureuse et qu’elle désirait partager avec le plus grand nombre. Elle nous a quittés le 28 avril dernier et ce numéro de Jentayu, auquel elle tenait à participer, lui est dédié.

Les éditions Jentayu tiennent à remercier toutes les personnes ayant accepté de faire partie de l’aventure de cette revue, et tout particulièrement les traducteurs qui ont généreusement donné de leur temps pour permettre à ce sixième numéro de voir le jour, par ordre alphabétique : Marcel BarangBrigitte Duzan, Gwennaël Gaffric, Sylvie GentilPatricia Houéfa Grange, Frédéric Grellier, Matthieu Kolatte et ses étudiants, Laura LampachMarie Laureillard, Marielle MorinNicolas Salem-Gervais et Amanda Sherpa-Atlan.

Photo : In The Mood For Love (2000), Wong Kar-wai & Christopher Doyle.