Note de lecture Woks et Marmites

Le roi des fruits

Numéro 5

« Vagues. Des vagues. Omar, tes ancêtres viennent des vagues.
Cet océan est leur maison. Maintenant tu navigues sur l’océan, le désert, le ciel.
Tes mots sont des voiles. Peu importe la distance que tu couvres,
N’oublie pas tes origines, celles qui coulent dans ton sang. »

AINSI OMAR MUSA DONNE-T-IL voix à sa nenek, sa grand-mère résidant au Sabah, sur l’île de Bornéo, dans le poème « Planète perdue » (« Lost Planet », in Parang, 2013). Quelques lignes qui renseignent à la fois sur les origines de ce jeune auteur talentueux, mais aussi sur son ambition de se laisser porter aussi loin que possible par le pouvoir des mots et de la poésie. Né en Australie dans la petite ville de Queanbeyan, en Nouvelle-Galles du Sud, Omar Musa porte ses origines et son ambition partout avec lui… sur son avant-bras droit : il s’y est fait tatouer les mots penglipur lara, en malais « l’adoucisseur de soucis ». C’est ainsi qu’étaient appelés, dans l’Archipel malais, les conteurs de l’ancien temps, les bardes itinérants qui dispensaient leurs histoires d’un village à l’autre, d’un marché à l’autre, vantant l’héroïsme d’un Lakshmana, raillant l’ingratitude d’un Si Tanggang ou chantant la beauté d’une Sita. Aujourd’hui, les penglipur lara se font rares, les traditions se perdent… mais les mots, eux, perdurent. Et Omar Musa, incité sans doute par la voix de sa nenek, mais aussi par la valeur que ses parents – une mère australienne enseignante, un père malaisien poète – leur accordent, a commencé à en faire usage à travers ses poèmes et ses textes de chansons. Pour lui, les mots sont faits pour être clamés, scandés haut et fort, jusqu’à couvrir même le bruit des vagues du Sabah, un Sabah auquel il s’identifie autant qu’à sa terre de naissance australe.

Ses choix se portent sur le vers libre, le spoken word et le hip-hop. Sa voix chaude et profonde, ses rimes inspirées et son flow ciselé ont tôt fait d’enflammer les parterres des battles de Canberra, de Melbourne, de Sidney. En 2008, à 24 ans et riche déjà d’une expérience californienne révélatrice, il remporte le Australian Poetry Slam. Deux ans plus tard, il s’adjuge le Indian Ocean Poetry Slam, élargissant ses horizons, mais aussi sa zone d’influence. On commence à parler de lui en Malaisie, un pays où la scène du spoken word bourgeonne et se fait moins confidentielle. Il sera invité en 2013 et en 2015 au George Town Literary Festival, le temps de susciter quelques vocations et d’impressionner par son phrasé, mais aussi par sa grande humilité. Lors de son premier passage sur l’île de Penang, il est dans l’ultime phase d’écriture de son premier roman, au titre de travail Here come the dogs. Il est loin de se douter alors qu’à sa sortie en 2014 (chez Penguin Australia), Irvine Welsh, l’un de ses héros littéraires, en ferait l’éloge et le décrirait comme un « premier roman sensationnel, d’une insolente exubérance ». Mélange de prose et de poésie, ce Bildungsroman singulier et puissant fait la part belle aux cultures hip hop et graffiti au sein desquelles Omar Musa a grandi, dans une Queanbeyan où, à l’ombre de la riche Canberra voisine, interagissent Abos, Anglos, Yougos, Viets, etc., pour le meilleur et pour le pire. Solomon, son héros, est un métisse anglo-aborigène, et sa quête identitaire lui fera traverser plusieurs rudes épreuves, jusqu’à celle ultime – celle du feu.

C’est aussi lors de ses passages en Malaisie qu’Omar Musa en profite pour se ressourcer et retrouver la partie de sa famille résidant au Sabah. À la lecture de son essai « Le roi des fruits », publié dans ce numéro de Jentayu, on devine toute la jubilation de revenir sur ces terres foulées par ses ancêtres et d’y déguster ce fruit du terroir, celui qui pourrait symboliser à lui tout seul cette partie archipélagique du monde : le durian. Si le regard porté est celui d’un enfant émerveillé, la tchatche du rappeur n’est pas loin. Les banderilles moqueuses fusent et on devine Omar Musa parfaitement chez lui en Malaisie, auprès de Malaisiens eux-mêmes adeptes de la causette et des plaisanteries parfois aussi onctueuses que la chair du durian. Une autre spécialité culinaire de la région lui a récemment inspiré non pas un essai, mais une chanson : les nouilles laksa, dont les saveurs épicées mêlent influences malaises et chinoises et dont diverses variétés existent selon que l’on habite à Penang, Kuching ou Johor Bahru, et même à Singapour, en Indonésie ou en Thaïlande. Le clip vidéo en mettra plus d’un(e) en appétit ! Si dérision et humour font partie de l’œuvre musicale et littéraire d’Omar Musa, il n’en reste pas moins qu’elle lui sert aussi à faire passer des messages plus sérieux : respect et dialogue entre communautés, respect de la nature (comme dans « Sunyi », poème traduit et publié sur Lettres de Malaisie), danger des drogues, calvaire des réfugiés… Une œuvre remarquablement riche, complexe et prometteuse pour un jeune auteur de 33 ans, adoucisseur des soucis de sa génération.

OMAR MUSA est l’auteur de Le Roi des fruits, un essai traduit de l’anglais (Australie-Malaisie) par BRIGITTE BRESSON à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 5 de Jentayu.