Numéro 2 Villes et Violence

L’îlot résidentiel

Note de lecture

HWANG CHUN-MING (黃春明) est né en 1935 dans le Comté d’Ilan, sur la côte nord-est de Taïwan. À cette époque, l’île de Formose comme on l’appelait alors se trouvait depuis quarante ans sous le contrôle du colonisateur japonais. Relativement tolérant vis-à-vis de la culture indigène jusque dans les années 1920, le gouvernorat lança en 1937 une politique d’assimilation connue sous le nom de « kominka » (littéralement « politique d’impérialisation ») dont le jeune Hwang put observer les effets sur ses proches1. En 1945, suite à la défaite militaire du Japon, l’île fut rattachée à la République de Chine. Non sans une certaine ironie de l’histoire, c’est là que son gouvernement trouva un dernier refuge en 1949, après avoir été chassé du continent par les troupes communistes. Les quatre décennies suivantes furent marquées par un effort de sinisation de la population autochtone, orchestré par des élites continentales jalouses de leurs privilèges. Partagée entre l’héritage nippon, une culture indigène distincte de celle de la « mère patrie » et un discours officiel sinocentré, la génération de Hwang dut apprendre à vivre avec toute une série de contradictions, tandis que le discours officiel, au nom d’une certaine conception de la « nation chinoise », niait sans appel la complexité de cette identité composite.

C’est à cette dernière que Hwang voulut donner une voix à partir des années 1960. Considéré comme l’un des principaux représentants de la « littérature du terroir » (xiangtu wenxue) qui vit le jour à ce moment-là, il se fit fort de représenter, dans des récits à la fois subtiles et truculents, la réalité quotidienne des petites gens de l’île. À travers leurs gestes anodins et leurs pensées naïves, ce sont les tensions historiques et identitaires de tout un peuple qui apparaissent. Beaucoup des textes les plus célèbres de Hwang datent de cette époque, comme La Grande poupée de son fils (Erzi de da wanou), Le Goût des pommes (Pingguo de ziwei), Le Gong (Luo), Les Petites veuves (Xiao guafu), Sayonara et au revoir (Sayonara zai jian) ou encore Les Jours où elle regardait la mer (Kan hai de rizi)2. Dans les années 1980, plusieurs de ces récits furent adaptés au grand écran par les auteurs de la nouvelle vague taïwanaise (xin dian ying, littéralement « le nouveau cinéma »)3, un mouvement cinématographique qui reste à ce jour l’une des principales contributions de l’île au monde des arts.

La libéralisation du régime dans les années 1980 et la fin d’une période de loi martiale qui avait duré presque quarante ans (1949-1987), amena Taïwan sur la voie de la démocratisation. Avec la liberté d’expression, les Taïwanais acquirent le droit d’affirmer leur identité propre dans l’espace public. Comme s’il sentait que sa mission avait été accomplie et qu’il était temps de passer le relais aux jeunes générations, Hwang se lança alors dans de nouveaux combats, soulignant dans ses œuvres le sort des oubliées du progrès et les problèmes causés par le formidable développement industriel de l’île. La longue nouvelle Une Remise en liberté (Fang sheng), dans laquelle un couple de vieillards attend le retour d’un fils incarcéré pour avoir protesté trop vivement contre les agissements frauduleux d’une usine polluante, en offre l’un des plus beaux exemples. Parallèlement à son activité littéraire, Hwang créa dans les années 1990 une troupe de théâtre pour enfants4, espérant contrer par la force de l’art et du récit les risques d’acculturation qui menacent les jeunes générations, soumises aux vents de la mondialisation5. C’est à cette époque qu’il écrivit Les Pensées de Mao-Mao (Mao-Mao you hua)6, dont un extrait a été traduit pour ce numéro de Jentayu. Dans ce recueil d’une trentaine d’essais rédigés à la première personne, Hwang communique les impressions de son alter ego fictif, le nourrisson Mao-Mao, de sa naissance à son premier anniversaire. Le regard frais mais lucide de ce jeune observateur plein de bon sens a le mérite de mettre en lumière quelques-uns des travers du Taipei des années 1990, reflets de certaines tensions caractéristiques de notre monde urbain contemporain. Sorte de Lettres persannes intergénérationelles, Les Pensées de Mao-Mao lancent un appel, certes plein d’humour, mais ô combien pressant, à reconsidérer notre manière de vivre ensemble dans des mégalopoles où l’humanité est soumise à des formes de violence qui la submergent. Dans le passage présenté ici, congestion du trafic et quartiers d’habitation hâtivement conçus et mal construits apparaissent comme les résultats d’une modernisation précipitée et d’une urbanisation sauvage dont les générations futures risquent de porter le coût social.

Aujourd’hui, Hwang Chun-ming, qui vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire, poursuit ses nombreuses activités avec une énergie peu commune. En plus de conduire sa troupe de théâtre aux quatre coins de l’île lors de tournées annuelles, il édite une revue littéraire7, gère le café-théâtre qu’il a ouvert dans la ville d’Ilan8, et continue d’écrire et de publier régulièrement des récits de fiction. Considéré comme l’un des écrivains les plus importants de son pays, il en est aussi, depuis plus d’un demi-siècle, l’une des voix les plus originales et les plus puissantes.

MATTHIEU KOLATTE a traduit du chinois (Taïwan) L’îlot résidentiel, une nouvelle de HWANG CHUN-MING à découvrir dans les pages du numéro 2 de Jentayu.

1. Comme il le confie dans une interview accordée en février 2014 et parue dans la revue française en ligne Lexnews : http://www.lexnews.fr/litterature.htm#hwang (consulté le 7 mars 2015).

2. Le Gong a été traduit en français par Emmanuelle Péchenart et Anne Wu et publié aux éditions Actes Sud en 2001. La Grande poupée de son fils et Le Goût des pommes ont été traduits en français par Matthieu Kolatte et publié dans un recueil de nouvelles de Hwang Chun-ming intitulé J’aime Mary publié aux éditions Gallimard-Bleu de Chine en 2014.

3. Et notamment les trois nouvelles La Grande poupée de son fils, Le Chapeau de Hsiao-Chi et Le Goût des pommes dans le film à sketches L’Homme-sandwich (Erzi de da wanou, titre international : The Sandwich-Man, 1983).

4. Huang da yu ertong jutuan, littéralement « la troupe théâtrale pour enfants du grand poisson Hwang ».

5. Cf. interview de Hwang cité dans la note 1.

6. Paru pour la première fois en 1993.

7. Intitulée Jiu wan shi ba guai, littéralement « neuf virages et dix-huit tournants ».

8. Le café Bai ke shu hong zhuanwu, littéralement « la maison de briques rouges sous l’arbre aux cent fruits ». Facebook officiel : http://zh-tw.facebook.com/wonderfultree (consulté le 7 mars 2015).

Photo © Philipp Chistyakov.