Entretien Amours et Sensualités

Cette nuit-là

Numéro 6

COMMENT ÊTES-VOUS ARRIVÉ à la création littéraire ? Pourriez-vous nous raconter en quelques mots votre parcours d’écrivain ?

LIN YI-YUN : Je pense que j’ai appris à écrire en imitant. Pour moi, le désir de création littéraire a commencé à se manifester au lycée, dans les années 1970. C’était la grande époque de la littérature du terroir (xiāngtǔ wénxué), un courant qui s’attachait à décrire la vie des petites gens et la culture populaire taiwanaise à travers des histoires traitant de problèmes politiques et sociaux. Notre professeur de chinois nous avait présenté les œuvres de certains de ces auteurs, comme Hwang Chun-ming, Wang Chen-ho ou Chen Yingzhen, qui m’ont beaucoup impressionné. J’ai donc écrit mon premier texte de fiction important, une nouvelle intitulée « Mariage », sous leur influence.
Je crois qu’une autre chose qui m’a conduit vers l’écriture, c’est la ville où je suis né et ai grandi, Hualien. Hualien se trouve sur la côte est de Taïwan, une région peu peuplée et peu développée, très différente de Taipei. C’est face à l’immensité du Pacifique que j’ai acquis ces deux facultés que tout écrivain doit posséder : savoir observer et penser.

Pourriez-vous nous expliquer en quoi l’histoire d’amour que vous racontez dans « Cette nuit-là » est révélatrice des tensions culturelles, sociales, économiques, politiques ou ethniques de l’histoire récente de Taïwan ?

Les tensions entre d’une part les Continentaux venus de la Chine en 1949 suite à la défaite du gouvernement de Tchang Kaï-chek contre les troupes communistes de Mao Zedong et d’autre part les Taïwanais de souche constituaient un problème social important à l’époque où le narrateur et Fang sortaient ensemble, c’est-à-dire vers la fin des années 1970. Le repli du gouvernement de la République de Chine sur l’île a entraîné des bouleversements non seulement au niveau idéologique, mais aussi dans les domaines linguistique, culturel et identitaire. Le tournant de 1949 a ainsi rendu muette toute une génération de Taïwanais éduquée à la japonaise lors de la période coloniale (1895-1945) et créé de profonds schismes ethniques et générationnels. Trente ans plus tard, ces tensions étaient devenues en grande partie souterraines, mais dans certaines situations, elles refaisaient surface, comme dans cette histoire d’amour. On peut dire que ce qui est au centre de cette relation amoureuse et de son échec, c’est l’antagonisme entre deux groupes ethniques, celui des Taïwanais de souche, auquel le narrateur appartient, et celui des Continentaux, dont Fang fait partie en tant que descendante d’immigrants de 1949.

En tant qu’écrivain, pensez-vous que l’amour et la sexualité soient des révélateurs particulièrement sensibles de l’état d’une société ?

Je pense que les relations amoureuses sont construites sur des schémas de pouvoir donnés. Dans une société où les hommes dominent les femmes, on trouvera un certain modèle de relation amoureuse, qui n’existera pas dans une société basée sur l’égalité des sexes. Bien sûr, de nombreux types de relations humaines sont bâtis sur des schémas de pouvoir et les relations entre deux amants n’ont en cela rien de particulier. Mais leur nature secrète les soustrait plus longtemps aux volontés de réforme, surtout dans les pays peu progressistes. Je pense à ce propos au roman Le Livre d’un homme seul, où Gao Xingjian décrit la misère sentimentale et sexuelle dans la Chine de la Révolution culturelle (1966-1976). Pour discuter de libération sexuelle, une société doit être suffisamment ouverte.
On pourrait dire que le sexe est comme une serrure : ce n’est qu’un tout petit trou dans la porte, mais c’est aussi le seul endroit par lequel on puisse l’ouvrir. Renverser un schéma de relation amoureuse est une opération difficile, violente, qui exige de « tuer le père », de mettre à bas les structures de pouvoir établies. Mais je crois que c’est le seul moyen d’établir un nouvel équilibre entre les hommes et les femmes.

Beaucoup d’intellectuels taïwanais (notamment des écrivains et des cinéastes) semblent partager avec le narrateur de « Cette nuit-là » une déception par rapport aux évolutions sociales et politiques des années 1980 et 1990. Qu’est-ce qui explique ce sentiment amer selon vous ?

Taïwan a commencé à se libéraliser dans les années 1980. À partir de ce moment, il est devenu « permis d’être déçu ». D’un certain point de vue, la honte était à l’origine de cette déception, et cette honte procédait elle-même d’un attachement nouveau à notre terre. Grâce à l’ouverture des années 1980, les Taïwanais sont entrés en contact avec le monde et ont commencé à imiter tout ce qui venait de l’étranger, notamment des États-Unis et du Japon. Cette époque a ainsi été celle de la contrefaçon. L’imitation est une forme d’échappatoire. Dans le cas de Taïwan, c’était un rejet de cette terre que nous avions commencé à aimer. En outre, nous nous sommes mis à considérer notre pays comme inférieur. C’est en grande partie cela qui a provoqué cette déception et cette honte. Une personne qui aime vraiment son pays doit être en mesure d’éprouver de la honte pour lui. Il est faux et hypocrite de louer sans cesse sa propre nation. Et c’est cette honte que les intellectuels taïwanais de ce temps-là ont exprimé à travers la création artistique.

Cette histoire nous a semblé très triste. En même temps, elle est racontée avec beaucoup d’humour. Pour vous, quelle est la fonction de cet humour ?

Je pense que l’humour est une forme d’équilibre. Quand j’écris, je crains toujours de trop pencher d’un côté, de devenir lourd et vulgaire. L’humour est une rébellion contre la vulgarité, une rébellion sans fin. Ça me fait penser au Mythe de Sisyphe de Camus. Sisyphe ne s’arrête jamais de pousser sa pierre, c’est un symbole de l’absurdité de l’existence. Mais Camus pense que Sisyphe est heureux ainsi. C’est d’ailleurs là que se situe la grande différence entre Camus et Sartre. Sartre a été plus naïf, il a cru trouver une issue dans le communisme. La perspective de Camus me fait quant à elle penser à celle d’un artiste taiwanais que j’aime beaucoup, Hsieh Tehching. Une de ses œuvres est constituée de plus de 8000 photographies de lui-même prenant la pose toujours au même endroit toutes les heures pendant une année. Pour lui, c’est une manière de dénoncer la futilité de l’existence. L’art et l’écriture ressemblent en cela à l’humour, ils permettent de livrer un combat contre le futile et le vulgaire, ils fournissent un moyen de résister.

Dans cette manière de mêler un drame personnel et les tensions d’une époque à travers l’humour et une langue souple au niveau des registres, « Cette nuit-là » fait penser à la littérature du terroir, ce courant des années 1960 et 1970 que vous évoquiez au début de l’interview. Cette comparaison vous paraît-elle justifiée ?

Pour moi, la littérature du terroir s’oppose à la littérature moderniste, l’autre courant majeur de cette époque, caractérisé par des expérimentations formelles et un intérêt pour les théories de la psychologie moderne, avec des auteurs comme Bai Xianyong ou Wang Wenxing. On associe rarement la littérature moderniste à la littérature anticommuniste, mais d’un certain point de vue, elles se rejoignaient : elles ne remettaient pas en question les discours du régime, contrairement à la littérature du terroir, qui abordait des sujets polémiques. Et puis, la littérature moderniste est plus lisse, la littérature du terroir plus rugueuse. Dans « Cette nuit-là », il n’y a pas ce ton rugueux. À ce niveau, ce texte ne me semble donc pas appartenir à la littérature du terroir. Au niveau de la langue en revanche, il s’en approche. Cette histoire est racontée dans un style très taïwanais, mêlant divers registres et des expressions issues de plusieurs langues. Cette fusion ne reflète pas seulement la complexité d’une situation linguistique, mais aussi les tensions d’une époque. Par exemple, quand j’étais jeune, mes parents parlaient essentiellement japonais et hakka à la maison. Mais à l’école, j’utilisais le chinois, et après les cours je passais au taiwanais pour bavarder avec mes camarades. La langue que j’emploie dans « Cette nuit-là » reflète la complexité de la société taïwanaise de ce temps-là. Dans ce sens, ce texte appartient bien à la littérature du terroir. Mais à vrai dire, je n’aime pas tellement les catégorisations. Je pense qu’elles servent surtout à faciliter les débats.

En plus d’être écrivain, vous êtes éditeur. Pour vous, y a-t-il un lien entre ces deux activités ?

J’ai travaillé comme professeur pendant toute ma vie, avant de démissionner il y a quelques années parce que l’université où je travaillais allait fermer. Grâce à un de mes amis, je suis entré chez un éditeur appelé « La République des livres », avant de fonder ma propre maison. À mon avis, l’édition et l’écriture sont deux domaines d’activité complètement différents. L’écrivain américain Jonathan Franzen a dit : « Quand j’écris, je souhaiterais qu’il n’y ait personne dans la pièce, y compris moi-même. » Pour écrire il faut se soustraire aux problèmes de la vie quotidienne. En fait, je ne me considère pas vraiment comme un éditeur. L’édition est un travail politique, dans le sens où il consiste à organiser les tâches d’autrui. Il faut savoir trouver des arrangements, négocier. Je n’aime pas ça. Je dis toujours qu’il n’y a que trois choses que je sache vraiment faire : lire, enseigner et écrire. Et ce sont toutes trois des activités solitaires. Et puis, l’édition requiert un certain pragmatisme, il faut se soucier du volume des ventes, du succès commercial des publications. Quand vous êtes un auteur sérieux et honnête, vous ne pensez pas à la valeur marchande de ce que vous écrivez, mais seulement à la meilleure manière de présenter vos idées. C’est pourquoi je ressens un conflit entre mes identités d’auteur et d’éditeur.

Cette interview a été réalisée sous la direction de Matthieu Kolatte par les participants au cours FR 4051-1052 du département de français de l’Université Nationale Centrale de Taïwan : Lo Tzu-Han, Wang Yü-Ching, Chen Pei-Yun, Wang Yen-Chu, Su Yu-Hsin, Chen Yu-Jie, Chiang Yi-Ting, Lin Chia-Fang, Lin Chun-I, Wang Hao-Lun, Wu Pei-Chih, Yen Chun Shiu, Tsai Yu-Lun, Pu Hsiu-Tzu, Chan Ka-Io, Lan Yin-Mu, Chou Pin-Chun, Wang Xiao-Zhu, Chou Yi-Ling.

MATTHIEU KOLATTE et ses étudiants ont traduit du chinois (Taïwan) Cette nuit-là, une nouvelle de LIN YI-YUN à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 6 de Jentayu.