Numéro 4 Cartes et Territoires

Aucune terre n’est la sienne

Extrait

ANAMIKA CHETTRI SECOUA LE PIED pour se débarrasser des vrilles qui s’y accrochaient obstinément, tandis qu’elle s’arrêtait tous les cinquante mètres sur le chemin de terre afin de ramasser du petit bois. Dans la mesure où la ration de kérosène avait été réduite de moitié dans les camps de réfugiés et où les briquettes de charbon aggravaient la toux de son père vieillissant, les bouts de bois qu’elle trouvait à l’extérieur du camp de Khudunabari étaient sans doute ce qu’il y avait de mieux. Certains de ses voisins disaient que son père avait probablement la tuberculose et qu’Anamika devrait demander au médecin du camp de l’examiner – suggestion dont elle ne tenait pas compte car elle avait déjà trop de soucis. D’ailleurs, comment savoir quels problèmes supplémentaires ferait surgir le diagnostic ?
Anamika roula son châle d’été, le plaça sur sa tête et posa le lourd fagot de bois en équilibre sur ce coussin avant de redescendre le chemin en marchant comme une funambule.
Comme à leur habitude, les étudiants étaient à l’échoppe de singara1. Anamika accéléra le pas. Elle se prépara à ce qui allait venir en adressant une prière silencieuse à Dieu et en répétant mentalement les répliques appropriées. La peur ne paralyserait pas sa langue comme c’était le cas des années plus tôt. Elle était devenue très douée pour adresser aux hommes la réponse qu’ils méritaient.
« Ouah ! s’exclama l’un des quatre étudiants. Regardez comment elle marche – ça roule et ça froufroute de tous les côtés.
— Ses hanches se balancent comme le pendule d’une horloge, fit le vaurien aux cheveux longs qu’elle avait giflé en public le mois passé.
— Pourquoi tu n’arrêtes pas de les regarder ? Tu essaies de deviner l’heure ? répondit Anamika d’un ton sec sans se retourner. Tu ne sais donc pas lire l’heure avec des aiguilles, pauvre demeuré ?
— Retourne dans ton foutu pays. » Cette autre voix, plus stridente que les autres, suscita les applaudissements et les huées de la bande.
« Retourne donc au Bhoutan. Personne ne veut de toi au Népal.
— Attends, moi, je veux bien qu’elle reste. Je la veux pour moi tout seul.
— Oui, retourne donc secouer ton condo au Bhoutan. Ici, on n’a pas besoin que des femmes comme toi nous torturent avec leurs manières.
— Laissez-moi tranquille, espèces de chiens galeux. » Une petite branche tomba de son fagot. « Retournez donc auprès de vos mères et de vos femmes. À moins qu’elles soient trop occupées à danser avec les maoïstes !
— Lyaa2, Lutey, elle vient de traiter ta femme de pute, s’écria l’homme qu’elle avait giflé. Ça ne peut pas être la mienne puisque je n’en ai pas.
— C’est drôle qu’une pute traite une femme convenable de pute. » Éclats de rire.
« Elle a trente-cinq ans mais parle comme une petite garce d’adolescente. Qui aurait cru qu’une mère pouvait être aussi grossière ? Sa fille aînée doit avoir appris tout son vocabulaire, désormais. Elle lui ressemble trait pour trait.
— Exactement, et elle a plus de poigne que vous n’en aurez jamais. » Ses répliques d’aujourd’hui étaient meilleures et plus rapides que celles de la semaine passée.
« Elle a l’air tellement jeune – comment peut-elle avoir des enfants ?
— Tu veux que je te montre comment elle a fait ? » De bruyants gémissements suivirent, tandis qu’Anamika tentait de rester de marbre.
« Elle en a deux.
— Non, trois.
— Non, cinq.
— Une vraie poule pondeuse. » Rires sonores.
« Oui, sauf qu’elle aime bien changer de matière première pour fabriquer ses bébés. Chaque enfant a un père différent.
— J’ai pris exemple sur ta mère, kukkur3 », hurla-t-elle.
Anamika était si habituée à ces attaques que celles-ci l’exaspéraient à peine. C’était presque terminé. Elle avait déjà tourné au coin de la rue et était maintenant hors de vue.
Anamika courut jusque chez elle, ne s’arrêtant que lorsqu’elle eut atteint sa hutte et lancé le fagot dans un coin. Son père dormait. À ses pieds, ses filles traçaient des caractères dzongkha sur une ardoise de la taille d’un cahier – l’école du camp avait récemment inclus l’apprentissage du dzongkha à son enseignement dans l’espoir que les enfants ne trouveraient pas le processus de rapatriement trop difficile, lorsque le Bhoutan leur permettrait enfin de rentrer chez eux. Derrière la cuisine, ses voisins, qui vivaient dans la hutte mitoyenne et partageaient les toilettes extérieures avec sa famille, étaient occupés à couper des mangues en tranches puis en dés, avant de les placer dans des bocaux et de les recouvrir de vinaigre. Le ciel était couvert ; elle allait devoir rentrer le linge avant que la pluie se mette à tomber.

Anamika se sentait chez elle au camp de réfugiés de Khudunabari. Elle n’était pas du genre à regarder dans le vague et soupirer avec nostalgie en pensant au Bhoutan. Sa théorie était simple : puisque son pays (elle appelait encore le Bhoutan ainsi, même après toutes ces années) ne voulait pas d’elle, elle n’avait aucune envie d’y retourner. Elle avait appris depuis longtemps à se détacher – des trois hectares de terre que sa famille possédait près de Phuntsholing, des cousins laissés là-bas qui avaient réussi de justesse l’examen de citoyenneté auquel elle avait échoué par la faute de son mari, et de la nourriture, copieusement parsemée de fromage et de piment, qu’elle n’avait jamais vraiment réussi à reproduire depuis son arrivée au Népal, faisant partie des cent six mille réfugiés d’origine népalaise expulsés du Bhoutan.
Khudunabari n’était pas tellement différent de Phuntsholing. Les gens se ressemblaient, parlaient népali avec une différence d’accent prévisible, pratiquaient la même religion et observaient les mêmes coutumes. Les réfugiés bhoutanais installés dans les camps déclaraient souvent qu’ils avaient mieux réussi que les Népalais eux-mêmes à préserver la culture népalaise. Bien que vivant à présent dans un environnement familier, la plupart des réfugiés avec lesquels Anamika parlait espéraient être rapatriés, contrairement à elle. Elle en avait assez du Bhoutan. Des souvenirs auraient dû resurgir lorsqu’elle écoutait sa fille réciter l’alphabet dzongkha, mais ce n’était pas le cas. C’était comme si elle répétait des comptines anglaises, rien de plus. Anamika ne ressentait aucune émotion, contrairement aux gens des camps qui s’en targuaient souvent, aucun sentiment pour le pays qui avait été le sien.
« Qu’est-ce que tu as appris à l’école aujourd’hui ? » demanda-t-elle sans s’adresser à l’une de ses filles en particulier. Anamika avait étudié jusqu’en quatrième à Phuntsholing.
« Si je te le disais, tu n’y comprendrais rien, Aamaa », chuchota Shambhavi, sa fille de dix ans. Elle aurait tout aussi bien pu crier. Rien ne pouvait réveiller le père d’Anamika – pas même l’agitation qui régnait autrefois au Bhoutan.
« Contrairement à nos voisins, je suis allée à l’école, Shambhavi, et tu vas prendre une gifle si tu continues à me répondre de cette façon.
— Nous avons parlé de ce qui se passait quand on s’installait dans un pays étranger.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu n’es pas au courant ? » demanda Diki, sa fille de douze ans, en changeant de position pour éviter de recevoir les gouttes d’eau qui coulaient du toit.
Anamika lui demanda de poser un seau à l’endroit où l’eau avait formé une petite flaque sur le sol de terre. Quelques gouttes atterrirent sur les orteils du vieillard endormi, ce qui fit glousser les filles.
« Encore cette histoire d’Amérique ? On l’entend depuis le jour où on est arrivés ici. À ton âge, tu crois encore tout ce qu’on te dit, Diki ?
— Mais il paraît que c’est vrai cette fois, répondit sa fille. L’Amérique va accueillir certains d’entre nous.
— En admettant que ce soit vrai, comment vont-ils choisir qui partira ou pas ? demanda Anamika avec un geste dédaigneux. Et qu’arrivera-t-il à ceux qui resteront ?
— On nous a dit en classe que l’Amérique prendrait ceux qui sont en forme, pas très vieux et qui parlent anglais, répondit Diki.
— Qui parlent anglais ? dit Anamika. Ça veut dire que la plupart d’entre nous ne pourront pas partir.
— Mais le professeur a ajouté que nous ne devions pas trop en parler, poursuivit Diki. Certaines personnes n’aiment pas l’idée que les Américains nous emmènent chez eux. Elles pensent que ça fera plaisir au Bhoutan et elles ne veulent pas que le Bhoutan soit content.
— On en parle depuis dix-sept ans, ça a commencé bien avant que j’arrive ici, dit Anamika en frottant une poignée de cendres sur le fond d’une casserole brûlée, avant de le rincer à l’eau. Un jour, c’est Londres, le lendemain, l’Australie. J’ai cessé d’y croire.
— Est-ce qu’on sera encore rationnés en Amérique, Aamaa ? demanda Shambhavi.
— Probablement.
— Et est-ce que Baajey viendra avec nous si on réussit à partir ? Il n’est ni jeune ni en forme et il parle à peine un mot d’anglais.
— Si je connaissais toutes les réponses, je serais Dieu, non ? Allez, retournez à vos leçons. Vous profitez de la moindre occasion pour perdre votre temps. »

Anamika perdait son temps depuis une douzaine d’années dans ce camp. Au Bhoutan, elle avait au moins un travail et subvenait aux besoins de sa famille. Même après son mariage, elle avait pu déposer régulièrement de petites sommes d’argent sur le nouveau compte de son père à la Bank of Bhutan. Son mari ne le remarquait probablement pas car il était trop occupé à convaincre tous les Bhoutanais népalophones des environs de participer à la révolution. Cette passion pour la cause des Népalais installés au Bhoutan lui était venue sur le tard – des années après que le gouvernement bhoutanais avait fait taire les premiers murmures de contestation. Il avait changé en un rien de temps, non dans sa façon de se comporter avec elle, car il était toujours affectueux, mais dans sa manière d’interagir avec son entourage. Il passait son temps à tout organiser, coupait peu à peu les ponts avec les quelques Bhoutanais non népalophones qu’il connaissait et avait totalement cessé de travailler.
Leur rêve de monter leur propre affaire en s’associant avec un Indien marwari de Jaigaon commençait juste à prendre forme – techniquement parlant, le magasin de matériel informatique leur appartiendrait car le Marwari ne pouvait acquérir de licence, étant étranger au Bhoutan. Il gérerait l’entreprise et ils apprendraient le plus de choses possible à ses côtés, tout en partageant les bénéfices avec lui, afin de pouvoir monter un jour leur propre affaire. Anamika démissionnerait de son emploi de fonctionnaire quelques semaines après l’ouverture du magasin, tandis que son mari continuerait à travailler jusqu’à ce que l’entreprise génère des bénéfices. Tout était parfaitement planifié.
Mais le plan de développement de leur affaire avait été suspendu et son mari avait cessé de se présenter à son poste de dactylographe au tribunal de Phuntsholing. Si le nouveau héros du peuple se décidait à se rendre sur son lieu de travail, c’était à heures variables, brandissant un pamphlet contre la monarchie et vêtu d’un daura suruwal, le costume traditionnel des hommes népalais, alors que le gouvernement bhoutanais venait de rendre obligatoire le port du costume national traditionnel pour les fonctionnaires. Un khukhuri, couteau courbe népalais, dans sa gaine pendait à sa ceinture et sa main reposait souvent sur le manche en bois. Une demi-douzaine d’hommes, habillés comme lui pour la plupart, accompagnaient toujours son mari.
À l’époque où des problèmes tels que la sécurité de l’emploi et l’argent importaient encore à son époux, Anamika revint un jour du travail avec la ferme intention de lui demander s’il était vraiment sage de démissionner comme prévu la semaine suivante. Les choses n’étaient plus comme avant puisque son mari avait cessé de travailler, aussi préférait-elle s’en assurer avant d’entreprendre une démarche irréversible.
« Pourquoi démissionner ? répondit-il d’un air distrait sans lever les yeux du dos du calendrier sur lequel il griffonnait des notes. Ce gouvernement est le nôtre aussi. Ou est-ce que tu as fini par croire que nous ne sommes pas à notre place dans ce pays, comme ils le prétendent ? Nous sommes peut-être d’origine népalaise, mais nous sommes aussi bhoutanais.
— Et notre projet de magasin ? Nous avons besoin de temps. J’ai besoin d’apprendre.
— Dis-moi ce que tu en penses. » Il scanda alors une revendication soigneusement formulée. « Nous sommes des êtres humains, pas des animaux. Nous voulons parler notre langue, pas aboyer la vôtre. »
Il prononça ces mots d’une voix chantante, les répéta, puis estima que quelque chose clochait.
« Non, non, ça ne sonne pas bien. Essayons plutôt ça : La devise « Une seule nation, un seul peuple » ne peut être appliquée si elle nous oblige à ressembler à tout le monde.
— Ils ont enfin cessé de déporter les gens par camions entiers vers les frontières. » Anamika avait envie de déchirer son carnet. « Mais il est possible qu’ils recommencent à cause de tes manifestations. Faut-il vraiment prendre le risque qu’on nous chasse ?
— Le roi – le roi doit partir. Nous sommes aussi bhoutanais. Nous sommes un peu différents de vous tous, mais qu’est-ce que ça peut faire ?
— Et le magasin, alors ? Hein ? Et le magasin ? demanda Anamika en s’apercevant qu’elle prenait la même intonation que lui avec ses slogans.
— Le roi, le roi, le roi doit partir, scanda-t-il. Il nous faut une démocratie. »
Satisfait, il nota ces mots.
« Attends, celle-ci est légèrement mieux. Le roi, le roi, le roi doit partir. Une démocratie, et que ça saute !
— Tu veux manger quelque chose ? » Elle était épuisée.
« Nos origines, nos origines, cria-t-il. On nous jette dehors à cause de nos origines.
— Est-ce que je te sers à manger ? »
Elle n’avait rien préparé. Lui non plus.
« Finissons-en avec 1958. Certains d’entre nous peuvent vous montrer les papiers, mais d’autres ne les ont pas. » Il faisait allusion aux attestations de nationalité datant de 1958 que le gouvernement demandait aux népalophones afin qu’ils prouvent leur citoyenneté. « Nous avons les papiers de 1957, nous avons les papiers de 1959. Mais pour toi, roi sans pitié, il n’y a que ceux de 1958 qui comptent. Peuh, peuh, peuh », cracha-t-il fielleusement trois fois.

Anamika découvrit bientôt que les propos de Diki sur la réinstallation des Népalais d’origine n’étaient pas totalement erronés. L’effervescence régnait dans le camp depuis que de nouveaux éléments avaient été communiqués. Tout le monde détenait des bribes d’informations, mais personne ne connaissait les détails.
Oui, l’Amérique s’apprêtait à installer soixante mille d’entre eux sur ses terres. Les Américains n’employaient pas la force. Oui, tout le monde connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui avait déjà été interrogé par un Américain au bureau de l’Organisation internationale pour les migrations à Damak. Une personne déclara que chaque famille aurait sa propre salle de bains – parfois même deux – et que personne n’aurait jamais faim. L’Amérique leur donnerait aussi du travail et leur apprendrait l’anglais. Il était difficile de l’enseigner aux anciens, alors l’Amérique ne les aimait pas tellement. Peut-être comptait-elle envoyer les jeunes se battre contre les musulmans, fit remarquer un voisin. Par chance, l’Amérique détestait les musulmans et aimait mieux les hindous et les bouddhistes.
Les entretiens auraient lieu dans le bâtiment rouge climatisé où seraient effectués les examens sanguins. Oui, les femmes portaient des pantalons, et seulement des pantalons en Amérique et les hommes n’avaient pas la permission de lever la main sur elles. Ils pouvaient toujours battre leurs épouses en cachette, mais celles-ci avaient tout de même la possibilité de prévenir la police. « Non, non, non, dit un autre je-sais-tout, laissez tomber les chamchagiri4 du genre « oui, Monsieur, oui, Madame » ; les Américains voient clair dans votre jeu quand vous essayez de les flatter parce qu’on leur apprend à jauger les autres à l’école. » Oui, il se pourrait que l’Angleterre en prenne certains. Et peut-être l’Australie, et la Norvège aussi.
Lorsqu’un jour de pluie, elle vit les cars garés juste à l’extérieur du camp, Anamika crut que les choses allaient peut-être enfin se concrétiser après toutes ces années de promesses. Ce n’était pas les véhicules mal en point qu’elle voyait dans les environs de Khudunabari. Ceux-là avaient l’air flambant neufs. À deux pas de là, un groupe de spectateurs était engagé dans une discussion enflammée – les Népalais de l’extérieur du camp, dont faisait partie le fidèle client de l’échoppe de singara à la voix stridente, racontaient des histoires contredisant ce qui avait été dit au camp.
« L’Amérique se prend donc pour l’orphelinat du monde ? Il paraît qu’elle veut accueillir tout leur groupe, dit l’homme de l’échoppe de singara à ceux qui circulaient autour de lui.
— Oui, c’est bien ce qu’elle va faire, dit Anamika. Les Américains ont vu que nous étions constamment harcelés par des brutes comme toi.
— Loo hera5, dit-il. Nous leur offrons de les héberger, et voilà ce que nous récoltons à la place des remerciements.
— Vous méritez encore pire, fit une vieille dame, une voisine du camp, qui s’assit sur le sol et alluma sa bidi6.
— Tiens, la vieille a du courage tout à coup. » La voix de l’homme était encore plus stridente ; on aurait pu la prendre pour celle d’une femme. « Cette Anamika apprend à tout le monde à nous répondre. Les femmes parlent comme des hommes. Les hommes ont peur des femmes. Où allons-nous, franchement !
— Continue à parler comme ça et je te giflerai comme j’ai giflé ton ami.
— Est-ce que certaines d’entre vous nous épouseront si elles obtiennent le droit de partir en Amérique ? » Le visage de l’homme s’adoucit.
« Nous préférons encore épouser les chiens qui traînent ici plutôt que des nuls comme vous. » Anamika jeta un caillou à deux chiens en train de s’accoupler, qui se séparèrent docilement et, toujours en chaleur, trottinèrent vers une autre meute.
« Pourquoi vous auriez le droit de partir et pas nous ? C’est injuste. » Il avait l’air pensif, presque triste.
« Tu es un homme marié. » C’était la première fois qu’Anamika avait une vraie conversation avec lui. « Comment peux-tu parler d’épouser l’une d’entre nous ? Ta grosse femme ferait mieux de t’enfermer à double tour.
— Tu pourrais te marier avec moi, Anamika. » Il avait l’air sérieux. « Tu peux bien prendre un troisième mari, puisque tu en as déjà deux.
— J’ai l’intention d’en prendre sept, mais ce seront tous de vrais hommes – pas des femmelettes comme toi. Tu as entendu ta voix ? On dirait que ta mère t’a forcé à avaler du lait de chatte quand tu étais bébé. »
La vieille femme rit bruyamment, ce qui incita Anamika à poursuivre.
« Tu sais t’y prendre avec eux, dit la femme. Je suis sûre que le Seigneur Brahma regrette d’avoir donné la vie à ces hommes.
— Je suis sûre que leurs mères elles-mêmes regrettent de l’avoir fait », ajouta Anamika. Craignant d’entrer dans une colère noire et de blesser physiquement l’homme incriminé, elle s’assit aussi, à côté de la femme. « Où ces cars emmènent-ils les gens du camp ?
— Ils vont passer des entretiens, répondit la femme.
— Des entretiens ? On devrait peut-être y aller aussi alors ? »
Les passagers du premier car poussèrent des cris de joie lorsque le moteur vrombit.
« Non, ils ne convoquent que quelques personnes à la fois. Le père de mes enfants dit que le processus sera long. Toute cette histoire a déjà duré plus longtemps que l’exil de Rama7.
— Et le reste d’entre nous ?
— Il y en a qui ne seront pas pris.
— Quels sont leurs critères ? »
Le deuxième car klaxonna et les passagers crièrent : « L’Amérique, l’Amérique ! » Le chauffeur sortit du véhicule et les passagers crièrent : « Pas d’Amérique, pas d’Amérique ! » au milieu des éclats de rire.
« On dit que l’Amérique a besoin de soldats pour faire la guerre, alors ils vont accorder la préférence aux hommes – aux jeunes, aux valides. Je sais que Dieu prendra soin de moi parce que j’ai des fils. Ils sont devenus forts malgré la pénurie de viande qui sévit au camp.
— Dans ce cas, je ne serai sans doute pas choisie.
— Oui, le camp se renseigne aussi sur le caractère des gens. Tout le monde est au courant de ton second mariage. »
Le bus cracha une fumée noire sur Anamika lorsqu’il fonça sur la route. Les passagers, tels des noceurs partant pique-niquer, chantaient des chansons de Bollywood.
Anamika savait que la femme disait cela sans méchanceté. Sans compter qu’elle avait raison. Anamika elle-même se considérait comme une femme de mœurs légères. Elle avait beau essayer de trouver les meilleurs arguments pour justifier ses actes, elle savait en son for intérieur qu’elle avait mal agi et qu’elle le paierait un jour. Tout comme les gens du camp, l’aaimaai8 assumait simplement son rôle lorsqu’elle s’interrogeait sur la moralité de ses actes.
« À vous entendre, je suis la seule femme au monde à s’être remariée, dit Anamika, avant de se lever et de s’éloigner.
— Mais tu les as quittés tous les deux, insista la femme.
— Et malgré ça, je suis prêt à me marier avec toi, cria l’homme de l’échoppe de singara. L’Amérique, l’Amérique ! »
La vieille femme émit un petit rire, ce qui l’encouragea à poursuivre.
« Ou alors je pourrais épouser ta fille aînée. Quel âge a-t-elle ? Treize ans ? Elle sera bientôt bonne à marier. »
Plus il s’excitait, plus sa voix devenait stridente.

Cela faisait presque treize ans qu’un groupe de soldats était entré de force dans sa maison au Bhoutan et, regardant fixement son ventre rond, avait exigé de savoir où était son mari. Cette année-là, un certain nombre de leurs voisins avaient fui – vers l’État indien de l’Assam, pour la plupart. La famille qui vivait trois portes plus loin avait réussi à présenter ses attestations de citoyenneté de 1958 aux autorités et on disait qu’elle allait rester. Les enfants, qui jadis venaient régulièrement voir Anamika parce qu’elle leur donnait de généreuses poignées de glucose en poudre, ne s’approchaient plus de sa maison. Les échanges de salutations matinales avec la famille devenaient moins enjoués. Lorsque leurs chemins se croisaient, les adolescents la regardaient mais lui adressaient tout juste la parole. Ils sont grands maintenant, ils n’aiment plus le glucose en poudre, tentait de se convaincre Anamika.
Son père détenait les bons documents, mais personne ne venait vérifier. Elle avait entendu des histoires de viols et de meurtres, de soldats se comportant encore plus brutalement que des barbares. Tout le monde connaissait ces histoires. Certains disaient que le gouvernement bhoutanais, prenant conscience de l’inconduite de l’armée, avait demandé aux soldats de ne pas avoir recours à la violence lorsqu’ils escortaient les népalophones hors de leurs maisons et hors du pays. Ce jour-là, alors que les soldats regardaient attentivement son corps, Anamika craignit le pire.
« Qui est le père de ce bébé ? demanda un soldat en dzongkha.
— Mon mari.
— Quand doit-il naître ? » Il parlait d’un ton plus doux à présent.
« Dans un mois.
— Tu as donc vu ton mari il y a huit mois ?
— Oui.
— Est-ce la dernière fois que tu l’as vu ?
— Oui.
— Où sont tes papiers ? »
Anamika se dirigea vers l’almirah9 et leur montra la photocopie de la carte de citoyenneté de son père.
« Et ceux de ton mari ? »
C’était la question que redoutait Anamika.
« On les a perdus.
— Comme c’est pratique.
— Mais, écoutez, mon père est né ici. Il a même des titres de propriété.
— Ce n’est pas ton père qui nous intéresse, mais ton foutu mari. »
Les soldats se rapprochaient d’elle.
Son père, prévenu par un voisin de l’arrivée des soldats chez Anamika, arriva sur les lieux quelques minutes plus tard.
« Tu leur as montré les papiers ? demanda-t-il à sa fille.
— Oui, mais ce sont ceux de son mari que nous voulons.
— Vous savez bien que je ne les ai pas, dit Anamika, résignée. Mon mari doit les avoir sur lui.
— Ce n’est pas suffisant. » Le soldat perdait patience. Ses amis restés à la porte échangèrent des sourires suffisants.
« Qu’est-ce que vous allez faire alors ? » Anamika perdait aussi son calme. « M’attacher une corde autour du cou et me conduire jusqu’à la frontière de mon propre pays, comme une vache ou un buffle ?
— Seuls les citoyens qui respectent la loi de ce pays ont le droit d’y vivre, répondit le soldat en dzongkha.
— Vous connaissez bien votre texte – est-ce parce que vos soldats et vous l’avez répété plus de cent mille fois ?
— Seuls les citoyens qui respectent la loi de ce pays ont le droit d’y vivre, répéta-t-il.
— Mais c’est chez moi, c’est mon pays. » Elle devait se montrer prudente. Ces soldats étaient capables de tout. « Je n’irai nulle part.
— C’est vrai, mais ce n’est pas celui de ton mari. Cet homme est un criminel.
— Vous croyez que je le savais quand je me suis mariée avec lui ? s’écria Anamika, tremblante de rage. Et si je n’obéis pas à vos ordres ? Vous allez me violer, c’est ça ? Mais allez-y ! »
Son père restait silencieux. Pendant un moment, personne ne parla.
« Écoute, petite sœur, dit finalement un garde en népali. Tu sais aussi bien que moi ce que manigance ton mari. Nous ne voulons pas te faire subir un stress excessif vu ton état, mais il vaudrait mieux que tu fasses tes bagages. Pour le moment, nous allons faire comme si nous n’avions pas eu de contact avec ton père. Il a les bons papiers, mais pas toi, malheureusement. Il va falloir que tu partes. Les cars seront là d’un moment à l’autre. »
Le père d’Anamika refusa de laisser sa fille enceinte voyager seule. Puisqu’il avait des papiers, il pourrait toujours rentrer quand il le voudrait. Diki vint au monde dans le camp népalais. Le père d’Anamika n’eut jamais le droit de rentrer au pays. Son gendre était un traître, un ennemi de l’État. Lui-même était considéré comme un traître en raison de leur lien de parenté.

Anamika était en train de se changer lorsqu’elle vit un homme chaussé de lunettes de soleil approcher du camp en se donnant des airs importants. Son père était le chef de famille et c’était à lui qu’on remettait les rations. Il n’était donc pas inhabituel que des gens le cherchent. Elle renfila rapidement sa kurta10 car il lui faudrait trop de temps pour s’envelopper dans un sari, puis elle sortit afin d’accueillir l’étranger.
« Il est sorti, dit-elle.
— Il faut que je lui parle. C’est important. Je viens de Damak.
— Mes filles ne sont pas là. Autrement, je les aurais envoyées le chercher.
— Vous ne pouvez pas y aller ? demanda-t-il.
— Il n’y a personne à la maison. »
L’homme examina l’intérieur par la porte ouverte comme s’il se demandait ce qu’un voleur pourrait bien prendre dans la hutte. « Je veux bien revenir un autre jour, mais votre famille risque d’y perdre. Je suis travailleur social.
— Vous ne pouvez pas me dire de quoi il s’agit ?
— Non, nous devons parler au chef de famille. »
Autrement dit, il devait s’entretenir avec l’un de ses membres masculins.
« Dans ce cas, vous allez devoir patienter pendant que je l’appelle. » Elle commença doucement : « Baba, Baba. »
Comme son père ne répondait pas, elle plaça les mains en coupe autour de sa bouche et cria plus fort.
Sentant grandir l’impatience de l’homme, elle lui demanda s’il voulait du thé. De nouveau, le travailleur social regarda à l’intérieur, scruta la zone visible depuis le pas de la porte et fit la moue.
« Je vais vous faire du thé, répéta Anamika. Asseyez-vous, je vous en prie. »
Il s’assit sur la natte en jute tandis qu’elle soufflait sur le feu à l’aide d’un tuyau en étain noirci.
« Baba, Baba », criait-elle toutes les deux ou trois secondes.
À peine l’inconnu eut-il commencé à siroter son thé que son père apparut, le dos courbé sous le poids des rations.
« Thet11, des courges ! s’exclama-t-il. Ils me les ont données en dernier, alors je les ai posées sur le dessus de mon sac. Ces piquants m’ont gêné tout le long du chemin.
— Êtes-vous le chef de famille ? demanda l’inconnu.
— Oui. » Le père d’Anamika eut soudain l’air nerveux.
« Vous êtes convoqué avec toute votre famille à un entretien qui aura lieu dans une semaine. Veuillez vous présenter à l’un des trois bus garés à l’extérieur du camp à huit heures du matin. Ne soyez pas en retard. Ce n’est pas l’heure népalaise. Les Américains sont très exigeants sur la ponctualité.
— Est-ce qu’ils vont nous emmener en Amérique ?
— Il ne s’agit que du premier entretien. Mais j’ai autre chose à faire que de bavarder avec vous toute la journée. Êtes-vous bien quatre en tout ? »
Ni Anamika ni son père ne répondirent.
« Et son mari ? » L’homme arrêta son regard sur la poudre vermillon qui colorait la raie des cheveux d’Anamika. « Est-ce qu’il est vivant ?
— Oui.
— Où est-il ?
— Dans les parages », répondit son père.
L’homme étudia Anamika.
« Est-ce que nous devons tous venir ? demanda-t-elle.
— N’est-ce pas ce que je viens de dire ?
— Comment devons-nous nous habiller ? demanda son père.
— Mettez des vêtements propres.
— Quelles questions poseront-ils à un vieil homme comme moi ?
— Des questions auxquelles vous ne pourrez pas mentir.
— Nous ne pourrons pas mentir ? s’étonna Anamika.
— Non, les Américains sont très doués pour déceler les mensonges. » Son regard se fit perplexe. « Pourquoi ? Avez-vous des choses à cacher ?
— Non, non, je trouve incroyable qu’ils sachent déceler les mensonges.
— Ils sont américains.
— Est-ce qu’ils me parleront en anglais ? » demanda le père d’Anamika.
Le travailleur social braqua ses yeux sur lui, puis lança un regard exaspéré à sa fille. Il avala une dernière gorgée de thé, s’aperçut qu’il bruinait, leur demanda s’ils pouvaient lui donner un parapluie, s’amusa de l’absurdité de sa question et partit.
« Nous allons probablement échouer, dit le père d’Anamika en écrasant des feuilles de tabac d’une main tremblante. Tes mariages et ma santé vont nous faire échouer. »
Bientôt, il ajouterait de la chaux éteinte aux fines feuilles et déposerait le mélange dans sa bouche en le coinçant soigneusement entre sa gencive et sa lèvre inférieure. Anamika était folle de rage lorsqu’elle voyait son père recracher le jus où bon lui semblait dès que le tabac avait perdu son goût.
« Pourquoi n’as-tu pas arrêté de te marier ? Tu n’aurais pas dû épouser ce bon à rien de brahmane. Ce salaud n’est même pas là pour souffrir avec nous, alors que c’est sa participation aux manifestations qui nous a mis dans ce pétrin. »
Il chercha la boîte de chaux vive.
« Tu crois que je me serais mariée avec lui si j’avais su qu’on finirait ici ? »
Il s’essuya le front.
« D’accord, mais la deuxième fois ? Tu n’as aucune excuse pour avoir épousé cet homme-là. Nous t’avons dit dès le début de te méfier de ce Karki. »
Il s’interrompit pour tousser.
« Imagine qu’ils m’interrogent sur tes mariages ? Comment se fait-il que ma propre fille m’apporte autant de malchance ?
— C’est vrai, imaginons qu’ils m’interrogent sur mes mariages ? répéta Anamika. Nous aurions dû demander à cet homme, mais nous ne l’avons pas fait, alors tais-toi et laisse-moi réfléchir. »
D’après le travailleur social, les Américains étaient très doués pour déceler les mensonges. Anamika allait devoir décider quels détails de son histoire il lui faudrait fournir ou supprimer. Elle savait qu’elle devrait mentir. Il était impossible que les Américains laissent entrer une femme comme elle dans leur pays.

Elle était belle, jeune et vulnérable. Elle élevait un enfant dont le père avait disparu dans la nature. Son père, le seul homme de la famille, avait mauvaise vue et entendait à peine. Elle attirait plus l’attention que n’importe quelle autre femme du camp. Au début, cette situation la réjouit. Elle se sentit puissante. Mais il lui apparut bientôt qu’elle avait tort d’éprouver autant de fierté. Ce n’était pas sa beauté qui attirait les hommes, mais sa vulnérabilité.
Les hommes la détestaient parce qu’elle n’était pas leur épouse et les femmes la méprisaient franchement. Elle était une tentation pour leurs maris, un piège. Quand elle surprit l’un d’eux en train de l’espionner alors qu’elle se lavait à la pompe collective, tout le monde au camp s’accorda à dire que c’était sa faute ; c’était elle qui avait encouragé l’homme, et elle agissait de la même façon avec les autres maris. Quand elle alla parler au chutiya12, sa femme et quelques épouses s’allièrent pour le protéger, puis elles insultèrent Anamika et la questionnèrent sur son mari absent. Elle se rendit compte qu’elle n’avait personne pour la protéger. Elle avait besoin d’un homme pour veiller sur elle, pour la défendre. Car son père en était bien incapable.
Un brahmane de l’extérieur du camp la maria à Ravi Karki, un Népalais de Birtamod. Elle devint sa seconde épouse. La première assista aussi au mariage. On demanda à Anamika de la considérer comme sa sœur. La première femme n’avait donné naissance qu’à des filles. À la quatrième, il fut entendu que Ravi prendrait une autre épouse. Le mariage eut lieu dans un temple à l’extérieur du camp. Aucun réfugié ne fut invité. Quant à Diki, elle vivrait désormais avec son grand-père.
Le nouveau mariage d’Anamika était différent du premier. Ayant étudié jusqu’en quatrième, elle était la personne la plus instruite de la famille, mais elle n’avait pas le droit d’exprimer son opinion pour autant. Elle dut apprendre à se taire. C’était Ravi qui avait le dernier mot. Anamika ne lui répondait pas. Elle avait vu Ravi fouetter les petites filles et leur mère sans aucune raison. Lorsqu’il battait ses enfants, Anamika s’exerçait à attendre que sa colère diminue avant de lui parler.
Anamika s’estimait heureuse d’échapper aux raclées. S’il était en colère contre elle, Ravi hurlait, menaçait de la frapper, la traitait de putain, mais les choses s’arrêtaient là. Anamika tenta de créer un lien avec sa « sœur », de l’amener à se confier à elle, mais la première épouse restait distante, comme si son mari lui avait expressément demandé de ne pas se lier d’amitié avec elle. Ses belles-filles lui rappelaient Diki et Anamika jouait souvent avec elles. La première fois que Ravi les découvrit absorbées par leur marelle à l’extérieur de la hutte, il demanda à sa nouvelle femme si elle n’avait pas mieux à faire. Cela mit fin aux jeux.
Anamika reçut sa première correction lorsqu’elle osa faire une demande à Ravi. Il était de bonne humeur – une seule des fillettes avait reçu une légère fessée.
« Je me demandais, bredouilla Anamika, si Diki pourrait venir vivre ici avec nous. »
Pendant quelques secondes, Ravi se demanda de qui elle pouvait bien parler. « Qui est Diki ?
— Ma fille.
— Tu n’as aucun enfant de moi. »
Les choses en seraient probablement restées là si elle n’avait pas insisté.
« Nous avons déjà quatre filles à la maison. Une bouche de plus ou de moins, quelle différence ? Je peux travailler moi-même pour la nourrir, si nécessaire. »
Pour Anamika, cette demande n’avait rien de scandaleux. Elle n’avait vu sa fille qu’une fois depuis son mariage cinq mois plus tôt.
« Il n’est pas question que la fille d’un autre homme s’approche de ma maison », dit Ravi. Et soudain, comme si une mouche l’avait piqué, il se jeta sur elle.
« Tu entends ça ? » Il la gifla. Il lui arracha des mèches de cheveux. « J’ai déjà quatre filles inutiles à nourrir et habiller parce que cette randi13 est maudite, et maintenant, tu veux que je fasse venir la fille d’un autre dans cette maison ? Je t’ai donné un toit au moment où tu en avais le plus besoin. Je t’ai épousée alors que tout le monde critiquait ton caractère, et c’est comme ça que tu me remercies ? »
Puis, se levant, il lui donna un coup de pied dans le ventre et déclara : « Je t’interdis de rendre visite à ta fille ou à ton père. Si tu me désobéis, je jure que ta fille deviendra ma troisième épouse dès qu’elle sera assez grande. »
Il gifla ensuite chacune de ses filles.
« Vous finirez toutes par me détruire un jour », hurla-t-il.
Le lendemain matin, il se montra poli, presque désolé. Ce fut la dernière fois qu’Anamika lui demanda quoi que ce soit. La première épouse ne la consola pas après sa correction. Les petites filles ne cessèrent d’observer Anamika à la dérobée pendant qu’elle massait ses membres endoloris. Elle envisagea de s’enfuir mais l’idée d’un retour définitif au camp lui était insupportable. Son père serait profondément humilié. Anamika serait de nouveau une femme sans homme et elle ne voulait pas vivre cela. Il était plus facile de craindre un mari à l’intérieur de sa maison que de vivre en se méfiant sans arrêt de tous les hommes – et femmes – du camp.
À la naissance de Shambhavi, Ravi demanda à Anamika de plier bagage.
« Je t’ai épousée pour que tu me donnes un fils, dit-il gentiment. Je ne peux pas toutes vous nourrir. L’autre randi et toi m’avez émasculé. Je suis devenu la risée de tout le voisinage. Je travaille dur, je ne bois pas d’alcool, je t’ai bien traitée, je ne t’ai pas battue comme elle, et que m’as-tu donné en échange ? Un fardeau de plus. »
Un paquet sur le dos et un bébé dans les bras, Anamika retourna au camp en plein jour, en essayant d’ignorer les chuchotements et les coups de coude de ses voisins. Son père refusa de la regarder dans les yeux. Diki ne la reconnut pas. Ravi apparut ensuite une ou deux fois par an : il demandait aimablement de l’argent à son père et repartait. Jamais il ne voyait Anamika ni sa fille.

Tout le monde disait que les entretiens aux bureaux de l’Organisation internationale pour les migrations étaient difficiles. La veille encore, une famille était rentrée épuisée et le père s’était plaint d’avoir échoué à l’entretien parce que l’Américain avait découvert qu’ils avaient quitté le Bhoutan de leur plein gré. Peut-être mentait-il, mais Anamika était nerveuse.
La femme blanche voulut tous les détails. Anamika trouva difficile de revenir sur le passé car elle l’avait longtemps gardé enfermé au fond de sa mémoire en espérant avoir perdu la clé pour toujours. La présence de Ravi compliquait les choses. Assis sur sa chaise, il se forçait à prendre l’air maussade, comme s’il avait lui-même vécu la pénible expérience de la famille. Il était apparu deux jours plus tôt. La nouvelle du coup de chance de sa femme lui était parvenue en un rien de temps.
« Je viens voir ma fille, avait-il dit en saluant le père d’Anamika d’un namasté.
— Dix ans après sa naissance ? » Elle s’était soudain sentie pleine de courage. « Pas une seule fois tu n’as demandé à la voir en dix ans. » La fureur l’avait envahie. L’espace d’un instant, elle avait même oublié combien l’homme l’effrayait – il était la seule personne au monde dont elle avait peur.
« Je peux voir ma fille quand j’en ai envie.
— Elle est à l’école. Elle ne sait pas que tu existes.
— Elle le saura bientôt. » Il avait l’air confiant.
« J’ai du travail.
— Je sais bien à quoi tu t’occupes. Tu t’exhibes devant les hommes de l’échoppe de singara. J’aurais dû me douter dès le début que tu n’étais qu’une pute.
— C’est le bajiyaa14 à la voix de chat qui te l’a raconté ? C’est donc ça que tu es venu me dire – que j’étais une pute ?
— Non, je suis venu te demander quand a lieu l’entretien.
— Pourquoi as-tu besoin de le savoir ?
— Il faut que je me prépare.
— Tu n’es pas un réfugié. Qu’est-ce qui te fait penser que nous t’emmènerons ?
— C’est simple. Je suis ton mari, donc j’irai en Amérique. J’ai envie d’essayer encore une fois d’avoir un fils avec toi.
— La troisième épouse n’a pas non plus fait l’affaire, hein ?
— C’est parce que tu m’as jeté un sort. Forcément.
— Peut-être que le problème vient de… » Remarquant son expression, elle s’était interrompue.
« Si tu m’empêches d’aller à l’entretien, je ferai savoir qui tu es au bureau des migrations, je leur parlerai de ton mauvais caractère. Je t’ai épousée malgré tes défauts, alors je devrais avoir le droit de partir aussi. Sinon, je leur révélerai que tu maltraitais mes filles. J’ai entendu dire que les Américains prenaient très au sérieux les violences faites aux enfants. La violence n’est pas la réponse à tous les problèmes. Enfin, quand il s’agit de punir une femme perdue, peut-être.
— C’est du chantage.
— Mais non. J’ai épousé une réfugiée bhoutanaise qui a la chance de pouvoir partir en Amérique. Et comme je suis son mari, je vais partir aussi. Sinon, ils sauront tout. Je leur raconterai.
— Mais pourquoi ferais-tu une chose pareille ?
— C’est simple. J’ai envie d’être avec ma famille, avait-il dit en souriant. En Amérique. Peut-être que j’aurai un fils là-bas – un fils américain qui perpétuera le nom de ma famille. »
Elle avait regardé son père et Ravi l’avait regardée. Elle avait fini par lui révéler la date.
Au bureau de l’OIM, son père n’eut pas besoin de se faire prier.
« Des idiots – voilà ce que nous sommes tous, les Népalais d’origine, de vrais idiots », cracha-t-il.
La femme blanche griffonna quelque chose. La journaliste noire d’un journal étranger prenait des notes, demandant parfois à la femme blanche de traduire ce qu’elle ne comprenait pas. La veille encore, des réalisateurs de documentaires avaient essayé d’interviewer Anamika. Il semblait tout à coup que le monde entier s’intéressait à elle. Peut-être pouvait-elle parler de son passé à cette femme, après tout.
« Nous, les Népalais, étions embêtés de devoir porter le gho et la kira15. » Les dents de son père étaient tachées de khaini16. « Voyez comme je suis – pourquoi faudrait-il que ce soit un problème ? Les gens en Inde portent des vêtements occidentaux. Est-ce que ça pose problème ? Nous vivions au Bhoutan et le daura suruwal n’est pas leur costume traditionnel. Nous aurions pu trouver un petit compromis.
— Vous pensez donc que la population d’origine népalaise est responsable à bien des égards de la révolte qui a eu lieu ? demanda la femme blanche, s’exprimant avec aisance en népali.
— Bien sûr. » Il chercha un endroit autour de lui où cracher son khaini. « Regardez-moi – j’ai arrêté l’école en sixième. Le gouvernement bhoutanais m’a envoyé deux fois au Japon pour que j’y suive des formations. J’ai obtenu mes promotions dans les temps. Et mon ancien patron au bureau s’assure régulièrement que nous n’avons besoin de rien.
— Oui, régulièrement », renchérit Ravi.
La femme blanche regarda Anamika. Celle-ci hocha la tête ; son père disait la vérité sur ses promotions. Mais elle ne savait pas que son patron essayait de rester en contact avec lui.
« Ils voulaient qu’on apprenne le dzongkha, poursuivit son père. Où était le problème ? Si les Drukpas s’installaient au Népal, ils devraient apprendre le népali. Nous sommes des idiots. Nous aimons foncer sur tout ce qui bouge avec nos khukuri. Si nous avions pris la peine de réfléchir, rien de tout ça ne serait arrivé. »
La femme regarda Anamika puis Ravi, sur les genoux duquel était assise une Shambhavi clairement mal à l’aise. « Que de souffrances », dit Ravi.
Anamika se tendit. Il allait probablement dire quelque chose de stupide. « Je ne veux pas retourner au Bhoutan, déclara-t-elle. Jamais de la vie. Plutôt mourir. Le pays nous a encore plus mal traités que des animaux. Je suis consciente des difficultés que pose l’installation dans un pays étranger, mais j’apprendrai. » Devait-elle révéler les raisons de sa mauvaise réputation ? Et s’ils les découvraient plus tard ? Supprimeraient-ils sa famille de la liste des réfugiés sélectionnés ?
« C’est pour cela que nous vous faisons passer cet entretien.
— Et je veux que mes filles grandissent en ayant une patrie, qu’elles sachent qu’elles ne seront pas de nouveau obligées de quitter leur pays. »
Ravi l’interrompit. « L’Amérique peut-elle nous demander de partir, comme le Bhoutan ? demanda-t-il en regardant Anamika.
— Non, une fois qu’on vous aura installés quelque part, ce qui pourrait demander plus de six mois, vous recevrez des cartes de résidents permanents – des cartes vertes – au bout d’un an. Vous pourrez demander la citoyenneté cinq ans après.
— Pourrons-nous quitter le pays et y revenir comme nous le voudrons ? demanda cette fois le père d’Anamika.
— Oui, vous serez aussi libre que n’importe quel Américain, répondit la femme en riant. Je dois cependant vous prévenir que les billets d’avion coûtent cher.
— Pourrons-nous aller au Bhoutan ? » demanda Ravi.
Anamika frotta son gros orteil sur le sol. Cet homme allait causer sa perte.
« Si l’ambassade du Bhoutan vous accorde un visa. »
Le père d’Anamika parut sur le point de s’évanouir. « Où va le monde, franchement ? Il faut que nous demandions la permission pour séjourner dans notre propre pays, maintenant.
— Ce ne sera pas pire qu’aujourd’hui, dit Ravi. Nous ne pouvons pas nous y rendre, avec ou sans visa. »
Ces mots apaisèrent son beau-père. « Que vont devenir nos terres et nos biens au Bhoutan ? demanda Ravi.
— Nous n’avons aucun contrôle là-dessus, répondit la femme blanche. La communauté internationale continue à faire pression sur le Bhoutan afin qu’il règle la question du rapatriement. Tout dépend de lui, en fin de compte.
— Y aura-t-il d’autres Bhoutanais dans notre ville en Amérique ? » Et si l’un d’eux se plaignait à la police américaine de ses défauts de caractère ?
« Oui. Si vous voulez vivre dans la même ville que vos proches, nous pourrons probablement trouver un moyen de vous rapprocher d’eux.
— Non, non, je ne vois aucun inconvénient à être la seule Bhoutanaise de la ville. » De cette façon, son histoire ne parviendrait sans doute jamais aux oreilles des autorités américaines.
« Des organisations bénévoles répondront à vos besoins au début. Elles vous aideront aussi à trouver des emplois convenables. »
L’idée de redevenir un membre utile de la société plaisait à Anamika. La femme blanche avait dit qu’au bout de deux ou trois mois, elle pourrait subvenir elle-même à ses besoins. Si seulement elle parvenait à se libérer du poids de son histoire une bonne fois pour toutes. Il fallait régler cela immédiatement.
« Est-ce un problème si un membre de la famille n’a pas un bon caractère moral ? demanda-t-elle d’un ton hésitant.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit la femme blanche.
— Je suis son deuxième mari », expliqua rapidement Ravi. Il s’apprêta à ajouter quelque chose, mais Anamika lui donna un coup de poing sous le bureau. Il chassa sa main d’une tape. La femme blanche le remarqua très certainement.
« Peu nous importe que vous ayez eu plusieurs maris, Anamika, dit-elle. Ce que vous faites de votre vie privée ne nous regarde absolument pas. »
Ravi se leva. Anamika enfonça les ongles de sa main gauche dans sa paume droite. « Devra-t-elle porter des pantalons une fois qu’elle vivra en Amérique ? demanda-t-il.
— Elle portera ce qu’elle voudra. L’Amérique est une démocratie.
— Je préférerais qu’elle ne le fasse pas », dit-il en guise d’explication.
Voyant que Ravi n’insistait pas, Anamika laissa échapper un profond soupir.
La journaliste demanda à Ravi si elle pouvait prendre une photo de sa famille. « Juste vous quatre, précisa-t-elle en levant la main, le pouce plié. Père, mère et filles. »
Elle fit signe à Diki et Shambhavi de s’asseoir sur un banc en bois, tandis que Ravi et Anamika se plaçaient derrière. « Vous voulez bien me faire un grand sourire ? demanda-t-elle dans une langue que personne ne comprit.
— Haasnu rey », traduisit la femme blanche.
L’appareil photo vrombit et cliqueta. Une fois. Deux fois. Trois fois.
« Une photo parfaite pour une famille parfaite, dit la journaliste en népali. Merci. »

PRAJWAL PARAJULY est l’auteur de Aucune terre n’est la sienne, une nouvelle traduite de l’anglais (Inde) par BENOÎTE DAUVERGNE et parue dans les pages du numéro 4 de Jentayu.

1. Samossas, pour les Indiens de l’est.

2. Oh.

3. Chien.

4. Flagorneries.

5. Regardez-moi ça.

6. Cigarette indienne roulée dans des feuilles brunes.

7. Dans le Ramayana, Rama passe quatorze années dans la forêt de Dandaka avant de pouvoir rentrer chez lui et monter sur le trône.

8. Femme.

9. Armoire.

10. Tunique longue.

11. Hélas.

12. Abruti.

13. Putain.

14. Connard.

15. Le costume national que portent respectivement les hommes et les femmes au Bhoutan.

16. Tabac à chiquer.

Illustration : © Public Child.