Note de lecture Cartes et Territoires

Pong

Numéro 4

LE PROFESSEUR Karuna Kusalasai (กรุณา กุศลาสัย, 1920-2009) était un éminent écrivain et traducteur thaïlandais, ainsi qu’un diplomate et indianiste de renom, ayant traduit, entres autres, les œuvres de Tagore et Gandhi en langue thaïe. Originaire de la province de Nakhon Sawan, au nord de Bangkok, il reste célébré en Thaïlande comme l’un des grands traducteurs des langues sanskrite et hindi, ainsi qu’un des grands promoteurs des relations diplomatiques avec l’Inde. Issu d’une famille commerçante d’origine teochew (son nom chinois est Kim Hong Saekow), son père est mort alors qu’il était encore enfant. Confié à sa tante, il est d’abord livré à lui-même quand celle-ci meurt à son tour, et il vit d’expédients dans les allées du marché de Nakhon Sawan, une expérience difficile qui a pu lui inspirer sa nouvelle « Pong », traduite pour Jentayu.

Il devient moine novice à l’âge de 13 ans et intègre l’ordre du Vénérable Lokanatha, moine italien (de son vrai nom Salvatore Cioffi) converti au bouddhisme et connu comme l’un des missionnaires étrangers les plus actifs de l’époque. Lokanatha organise ainsi l’instruction bouddhiste des jeunes moines de Birmanie, de Thaïlande et du Sri Lanka et les aide à parfaire leur formation en Inde. C’est ainsi que le jeune Karuna Kusalasai est envoyé en Inde, alors sous domination britannique, grâce à une bourse royale et y apprend l’hindi et le sanskrit, mais aussi le pali et l’anglais. Dès l’âge de 18 ans, il reçoit les encouragements du Prince Paribatra Sukhumbhand en personne pour écrire des articles et des nouvelles pour la revue Terre bouddhiste. Il intègre l’Université du Bengale Oriental et entame un cursus d’ingénieur.

Éclate alors la Deuxième Guerre mondiale et Karuna Kusalasai, en tant que citoyen thaïlandais, est fait prisonnier de guerre par l’armée britannique. Avec Fua Haripitak (เฟื้อ หริพิทักษ์), qui deviendra l’un des grands peintres thaïlandais du XXe siècle, il est envoyé dans un camp à New Delhi. Il y découvre l’amour avec une prisonnière japonaise, qu’il perdra de vue à la fin du conflit. De retour en Thaïlande après douze années passées en Inde, il termine ses études et commence à enseigner le sanskrit. Il devient aussi interprète, traducteur et chargé de relations publiques pour le consulat d’Inde à Bangkok (qui deviendra plus tard une ambassade). En plus de tout cela, il donne aussi des cours de droit britannique à la prestigieuse université de Chulalongkorn et travaille étroitement avec le gouvernement du maréchal Pibun Songkhram. En 1950, il participe à une mission secrète d’ouverture vers la Chine communiste et fait la rencontre de Zhou Enlai, alors premier ministre. Pendant plusieurs années, il aidera en sous-main à la négociation d’accords commerciaux avec la Chine. Lors du second coup d’État contre Pibun, en 1957, Karuna Kusalasai est arrêté et emprisonné pour communisme. Il restera séquestré pendant neuf ans, avant d’être libéré pour raisons médicales. Il a alors tout juste cinquante ans.

Avec son épouse, la professeure K. Ruang Urai, elle aussi traductrice d’ouvrages en lien avec le bouddhisme, ils signeront ensemble de nombreuses co-traductions. Il voyage par ailleurs beaucoup, contribue à plusieurs revues et traduit l’épopée du Mahabharata, mais aussi L’Offrande lyrique (Gitanjali) de Rabindranath Tagore et les autobiographies du Mahatma Gandhi et de Nehru. En 1987, il publie sa propre autobiographie, La vie sans choix (ชีวิตที่เลือกไม่ได้), un hymne à la vie écrit sous forme épistolaire et toujours lu et apprécié des lecteurs thaïlandais d’aujourd’hui. Le prestigieux Prix Sriburapha lui est décerné en 1995 en reconnaissance de son riche travail littéraire, et le titre d’Artiste national enfin remis en 2001. À la fin de sa vie, Karuna Kusalasai est atteint de la maladie de Parkinson. Il meurt à Bangkok à l’âge de 89 ans.

GILLES DELOUCHE a traduit du thaï Pong, une nouvelle de KORN KRAYLAT à découvrir dans les pages du numéro 4 de Jentayu.

Photo © Joshua Longmore.