Numéro 3 Dieux et Démons

La parade nocturne des cent fantômes

Note de lecture

LE TITRE DE LA NOUVELLE de Xia Jia présentée dans ce numéro de Jentayu, « La parade nocturne des cent fantômes » s’inspire d’une croyance populaire japonaise du même nom : le « Hyakki yakō » selon laquelle chaque année, des yōkai (démons du folklore japonais) prennent d’assaut les rues durant les nuits d’été1. Tous ceux qui ont le malheur de croiser cette procession diabolique connaissent une mort atroce, à moins d’être protégés par des sutras ou des talismans magiques.

L’histoire, elle, emprunte à un récit de fantômes bien connu en Chine : celui de « Nie Xiaoqian » (« 聂小倩 »), tiré du grand classique fantastique chinois de la dynastie des Qing, le Liaozhai zhi yi (1740) de Pu Songling (1640-1715). Cette romance entre un lettré vertueux et une jeune fantôme a notamment été adaptée à de multiples reprises au cinéma et au théâtre2. Bien que la nouvelle de Xia Jia ne suive pas la trame du récit original, les clins d’œil y sont légion, que ce soit aux personnages (Yan Chixia, Xiaoqian, Ning), aux créatures comme le Yaksha ou le Rakshasa ou aux lieux (le temple Lanruo, l’arbre aux corbeaux).

Davantage que le pastiche ou la version contemporaine d’un récit classique, la nouvelle de Xia Jia peut ainsi se lire comme un hommage. En puisant dans une mythologie bien connue de ses lecteurs, Xia Jia revisite les histoires de fantômes chinois à la sauce cyberpunk. Pour apprécier pleinement cet hommage, nous avons choisi de faire partager aux lecteurs de Jentayu le récit de « Nie Xiaoqian » dans une traduction originale en français.

1. La parade nocturne des cent démons a été une grande source d’inspiration pour les artistes japonais depuis le XVIe siècle. Parmi eux, Tosa Mitsunobu, Toruyama Sekienn, le grand Katsushika Hokusai ou beaucoup plus récemment le mangaka Hiroshi Shiibashi ont représenté à leur façon cette tradition folklorique.

2. Plusieurs traductions – partielles ou intégrales – du Liaozhai zhi yi existent en français, on peut conseiller ici l’excellente traduction d’André Lévy en deux volumes chez Philippe Picquier (réédition en poche en 2016) publiée sous le titre des Chroniques de l’étrange. Le récit de Nie Xiaoqian y est traduit sous le titre « Petite Grâce ». Sur les adaptations au cinéma des contes de Pu Songling (et notamment l’histoire de « Nie Xiaoqian »), on peut lire la chronique qu’en fait Brigitte Duzan : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Li_Han_hsiang_Enchanting_Shadow.htm

Nie Xiaoqian

Originaire du Zhejiang, Ning Caichen était de nature généreuse et doté d’un grand sens moral. Il aimait répéter à qui voulait bien l’entendre que de sa vie entière, il n’aimerait jamais qu’une seule femme. Un jour qu’il voyageait à Jinhua, il s’arrêta un moment pour se reposer dans un temple appelé Lanruo situé en périphérie nord de la ville. La salle principale du temple et sa pagode étaient splendides, mais des herbes aussi hautes que des hommes avaient envahi les lieux et l’endroit semblait abandonné. Les portes des dortoirs des moines situés dans les ailes est et ouest étaient entrebâillées, et seule une petite chambre, côté sud, semblait munie d’une serrure neuve.

Ning regarda autour de lui. À l’est de la salle principale du temple, poussaient des bambous aux tiges larges comme la main, tandis que sous les marches menant à la salle, trônait un grand étang recouvert de fleurs de lotus sauvage. Ning fut aussitôt séduit par le calme et le raffinement du lieu. La période des examens mandarinaux approchant, le prix des auberges en ville était excessif, et Ning se dit qu’il ferait tout aussi bien de passer la nuit ici. Il se promènerait en attendant le retour des moines. Au coucher du soleil, arriva un candidat aux examens. Ning s’avança par politesse et lui demanda s’il était permis de séjourner ici quelques temps. L’homme répondit :

« Personne ne vit plus ici. Je suis moi-même seulement de passage. Si la perspective de dormir dans un lieu aussi désert ne vous déplaît pas, demeurez donc ici. Je serais honoré de vous avoir pour voisin de chambrée et je me tiendrais à votre disposition en cas de besoin. »
Cela enchanta Ning Caichen qui se confectionna un lit en paille et une table à l’aide d’un tronc d’arbre, ce qui signifiait qu’il se préparer à séjourner ici quelques temps.

La nuit venue, l’atmosphère était baignée de la clarté de la lune. Ning et le candidat se mirent à bavarder, accroupis côte à côte sous le porche du temple. Tous deux firent ainsi plus ample connaissance. Le candidat se présenta : « Je me nomme Yan. Yan Chixia. » Ning avait d’abord cru qu’il était venu passer les examens mandarinaux régionaux, mais à en juger par son accent, Ning déduisit qu’il ne venait pas de la province du Zhejiang.

« Je suis de la région de Qin. » Yan Chixia paraissait être un homme droit et honnête. Les minutes s’égrainant, les deux compagnons ne trouvèrent bientôt plus rien à se dire et se souhaitèrent la bonne nuit avant de retourner chacun dans leur chambre de fortune.

Peu familier de cet environnement, Ning mit longtemps avant de s’endormir. Il se réveilla en sursaut en plein milieu de la nuit car il avait entendu des murmures du côté du mur nord de la chambre, on aurait dit que quelqu’un se trouvait derrière la fenêtre. Ning se leva et se cacha sous le rebord de la fenêtre en pierre afin de regarder sans se faire voir. À l’extérieur, une quarantaine de femmes était rassemblée dans la cour. Ning repéra notamment une femme d’un certain âge, vêtue d’une robe de soie rouge aux couleurs délavées et qui portait un peigne d’argent sur les cheveux. Son dos était courbé et lui donnait l’apparence d’une vieillarde infirme. Elles discutaient sous la clarté de la lune.

Une des femmes prit la parole :
« Pourquoi Xiaoqian n’est-elle pas encore rentrée ?
– Laissons-la finir ce qu’elle a à faire, répondit la vieille.
– Aurait-elle quelque chose à vous reprocher, Grand-mère ?
– Je n’en ai pas entendu parler, mais je crois que cette vie ne lui plaît guère.
– Petite-sœur est si difficile ! »

Sur ces mots, une jeune femme d’environ dix-sept ou dix-huit ans d’une somptueuse beauté fit son apparition.
« Cela nous apprendra à parler des gens dans leur dos, voilà que le loup sort du bois. Fort heureusement, nous ne disions rien de mal », dit la vieille en souriant. Puis s’adressant à elle :
« Jeune fille, tu es sublime, je crois même que si j’étais née homme, j’aurais été ensorcelé par ta beauté.
– Ah Grand-mère, si vous n’étiez pas là, qui me ferait de tels compliments ? »

Les deux femmes échangèrent encore quelques phrases. Ning présuma qu’elles étaient du voisinage et il se rendormit. Mais quelques instants plus tard, alors que tout était redevenu silencieux, il eut la sensation que quelqu’un avait pénétré dans la chambre. Il se leva précipitamment et découvrit qu’il s’agissait de la jeune fille qu’il avait vue dans la cour nord. Effarouché, Ning l’interrogea sur les raisons de cette intrusion. La fille répondit en souriant :
« Je ne trouvais pas le sommeil par cette nuit de pleine lune et je me demandais si tu vous souhaitiez pas partager un peu de bon temps, comme entre deux époux.
– Tu ne devrais pas dire de choses pareilles ! Je tiens à ma réputation : un seul faux pas, une seule entorse à la vertu et je le regretterai éternellement.
– C’est la nuit, personne n’en saura jamais rien, dit la fille. »
Ning la sermonna de nouveau. La jeune fille parut embarrassée, elle voulut rajouter quelque chose mais Ning tonna : « Sors, vite ! Ou j’appelle mon compagnon et je l’informe de ta présence. »

Apeurée, la jeune fille se retira. Mais elle revint aussitôt avec un lingot d’or qu’elle posa sur le lit de paille. Ning l’envoya valser sur le perron : « De l’argent mal gagné ! Tu veux donc salir mes poches ! » Honteuse, la fille sortit en se disant à elle-même : « Cet homme est donc bien tenace ! »

Le lendemain matin, un candidat aux examens originaire de Lanxi et son valet vinrent passer la nuit dans le dortoir est du temple, mais la nuit-même, le candidat succomba dans des circonstances mystérieuses. On retrouva son cadavre mutilé au niveau des paumes des pieds desquelles s’échappait un mince filet de sang : c’était comme si les pieds avaient été transpercés avec un poinçon. Nul n’avait la moindre idée de la présence de tels stigmates. La nuit du lendemain, ce fut au tour du valet d’être trouvé mort dans les mêmes étranges conditions. Le soir même, Yan Chixia rentra au temple, Ning l’interrogea au sujet de la mort des deux hommes. Pour Yan, cela ne faisait pas de doute, c’était l’œuvre de démons. Pourtant, Ning n’était pas homme à se laisser impressionner et il ne s’émut guère des théories de Yan. La nuit venue, la jeune femme lui rendit à nouveau visite.

« J’ai vu de nombreux hommes dans ma vie, mais aucun d’aussi loyal et vertueux que toi. Tu es vraiment un homme sage et je ne viendrai plus vous importuner. Je m’appelle Xiaoqian, et mon nom de famille est Nie, je suis morte à l’âge de dix-huit ans, on a enterré mon corps non loin de ce temple et depuis, des démons m’obligent à commettre des actes ignobles. C’est à contrecœur que j’exécute leurs ordres. Ce soir, il n’y a personne d’autre à tuer au temple et je crains que les démons n’invoquent un Yaksha pour t’exterminer ! »

Ning pria la jeune femme de trouver une solution.
« Tu seras en sécurité au côté du candidat Yan.
– Pourquoi ne peux-tu pas envoûter Yan Chixia ?, demanda Ning.
– C’est un homme étrange que l’on n’ose approcher.
– Comment t’y prends-tu pour ensorceler les hommes ?
– Ceux qui me laissent approcher, je leur plante un poinçon dans le pied et quand ils commencent à perdre conscience, je les vide de leur sang que je donne à boire aux démons. Les autres, je les attire avec de l’or, mais ce n’est pas du vrai or, ce sont des os de Rakshasa : les hommes qui l’acceptent voient leur cœur et leur foie arrachés. La méthode dépend de la nature des hommes. »

Ning la remercia et lui demanda quand il devrait se tenir sur ses gardes. Xiaoqian lui répondit que l’affaire serait menée le lendemain soir. Au moment de faire ses adieux, elle fixa Ning et les yeux plein de larmes, lui dit :
« Je suis prisonnière d’une mer de souffrances et je ne parviens pas à rejoindre la rive. Toi dont le sens du devoir est sans nulle pareille, accepterais-tu d’aller enterrer mes ossements dans une sépulture plus paisible ? Je te serais infiniment reconnaissante pour ta bonté ! »

Ning lui en fit la promesse et il lui demanda où elle était enterrée. Xiaoqian répondit : « Souviens-toi de ceci : le peuplier noir à la cime duquel se trouve un nid de corbeaux. » Sitôt eut-elle fini de parler qu’elle s’évapora soudain.

Le lendemain au crépuscule, Ning convia Yan Chixia dans sa chambre, de peur que ce dernier ne quittât les lieux. Il lui servit de la nourriture et de l’alcool, et soucieux de le garder près de lui, il l’invita à rester pour la nuit. Yan déclina la proposition, arguant qu’il était d’une nature solitaire et qu’il préférait le calme à la compagnie. Mais Ning ne voulut rien entendre et prit même l’initiative de rapatrier ses bagages. Yan Chixia dut céder et installa sa couche dans la chambre de Ning. Il lui confia :
« Je sais que vous êtes un homme d’honneur, et j’ai pour vous le plus grand respect. Il est pourtant des choses qui ne sont pas aisées à expliquer, c’est pourquoi je vous prie de ne pas fouiller dans mes bagages ou dans ma malle, ou il nous en coûterait, à tous les deux ! »

Ning promit avec déférence qu’il n’en ferait rien. Après avoir fini de parler, tous deux se couchèrent. Yan plaça sa malle sous le rebord de la fenêtre et peu de temps après s’être affalé sur son oreiller, on commença à entendre ses ronflements tonitruants. Ning ne ferma pas les yeux de la nuit, et à environ huit heures du soir, il crut apercevoir les contours d’une silhouette passer derrière la fenêtre. Un instant passa, puis la silhouette s’approcha de la fenêtre pour épier l’intérieur avec ses yeux brillants. Ning était terrorisé, il eut envie de réveiller Yan, mais quelque chose de la forme d’un rouleau de soie blanche surgit soudain de la malle et s’envola dans les airs. L’objet vint heurter le rebord de la fenêtre avant de retomber comme un éclair dans la malle. Réveillé par le bruit, Yan Chixia ouvrit les yeux. Ning, lui, faisait semblant de dormir tout en gardant un œil à moitié ouvert pour observer la scène. Yan tira la malle à lui et il en sortit quelque chose qu’il huma et examina à la lumière de la lune. Ning vit que l’objet en question, long de deux pouces et de la forme d’une feuille de ciboule, étincelait comme du cristal. Quand Yan eut fini d’examiner l’objet, il l’enroula solidement dans plusieurs couches de tissu et le redéposa dans la malle en grommelant : « Quel genre de créature a assez de cran pour venir me défier ! » Puis il se recoucha. Ning était très surpris, il se leva et interrogea Yan en lui racontant tout ce qu’il venait de voir.

« Puisque nous sommes devenus amis, il ne m’est plus utile de le cacher : je suis chasseur de fantômes. Sans le rebord de pierre, le démon serait mort. Mais il a été blessé, lâcha Yan.
– Que cachez-vous dans votre malle ?, demanda Ning.
– Une épée. Je viens de la sentir, elle porte l’odeur du démon. »

Ning souhaita admirer l’arme. Généreux, Yan Chixia accepta de la lui montrer : c’était une lame courte et chatoyante. Ning éprouva encore davantage d’estime pour son compagnon. Au lever du jour, Ning s’aperçut qu’il y avait des traces de sang sous la fenêtre. Ning suivit les traces qui sortaient du temple et allaient vers le nord, il marcha jusqu’à un ensemble de tombes dont l’une était disposée sous un peuplier noir à la cime duquel se trouvait un nid de corbeaux. Après avoir fait tout ce qui était nécessaire pour déplacer la tombe de Xiaoqian, Ning plia bagages et se prépara à rentrer chez lui. Yan lui prépara un dîner d’adieux. En guise d’amitié, il lui offrit aussi un vieil étui en cuir percé en lui confiant : « C’est le fourreau de mon épée, gardez-le précieusement car il vous protégera des fantômes. » Ning émit le souhait d’être initié à l’art des armes avec lui, mais Yan lui répondit :

« Un homme loyal et droit comme vous ferait un très bon chasseur ; mais vous êtes un homme de valeur et vous n’êtes pas du bois dont on fait les gens de mon espèce, cette voie n’est pas faite pour vous. »

Ning allégua qu’une de ses jeunes sœurs avait jadis été enterrée ici, il déterra les ossements de la fille, les regroupa et les enveloppa dans un de ses vêtements, puis il loua un bateau et rentra chez lui.

Le cabinet d’études de Ning se trouvait en pleine nature et c’est là, près de sa bibliothèque, qu’il décida d’établir la nouvelle tombe de Xiaoqian. Au moment de lui rendre hommage, il fit l’invocation suivante :
« Par pitié pour ton âme solitaire, je t’enterre près de mon cabinet d’études. Ainsi, nous entendrons chacun les chants et les pleurs de l’autre et plus aucun démon ne viendra te tourmenter. Je t’en prie, accepte cet humble hommage. »

Ces paroles prononcées, il tourna les talons. C’est alors qu’il entendit une voix l’appeler dans son dos : « Moins vite ! Attends-moi ! » Ning se retourna, c’était Xiaoqian. Celle-ci lui dit avec plein de gratitude :
« Tu es si loyal, même en mourant dix fois, je ne pourrai jamais m’acquitter de ma dette envers toi ! Laisse-moi te suivre et rencontrer tes parents, laisse-moi devenir ta concubine ! »
Ning la toisa, à la lumière du jour, avec sa peau blanche aux reflets rosés et ses deux pieds menus comme des pousses de bambou, elle apparaissait plus belle que jamais. Ainsi, Ning décida de la faire rentrer dans le cabinet d’études, lui demanda d’attendre le temps qu’il aille prévenir sa mère. En entendant cette histoire, cette dernière ne fut pas peu choquée. L’épouse de Ning était souffrante depuis quelques temps et sa mère l’intima de ne pas lui faire parvenir cette nouvelle sous peine de l’effrayer. À peine eurent-ils fini d’échanger que Xiaoqian s’approcha gracieusement et mit un genou à terre. « Voici Xiaoqian », dit Ning. La mère la regarda surprise, sans trop savoir quoi faire.

« Je suis orpheline sans parents ni frères, votre fils m’a pris sous sa protection et je lui en suis infiniment reconnaissante. Pour le remercier de sa noblesse, je souhaiterais devenir votre servante. »

En la voyant si douce et si belle, la mère fut émue et osa alors s’adresser à elle :
« Je suis touchée par les sentiments que vous portez envers mon fils. Mais je n’ai que cet enfant et je souhaite qu’il assure la lignée de notre famille, je ne veux pas le voir prendre une fantôme pour concubine.
– Il est vrai que je ne suis qu’une pauvre créature de l’au-delà. Si vous ne m’accordez pas votre bénédiction pour être sa concubine, laissez-moi au moins être sa sœur et vous servir comme si j’étais votre fille, répondit Xiaoqian. »

Émue par sa franchise, la mère accepta. Xiaoqian émit le désir de présenter ses respects à l’épouse de Ning, mais la mère lui expliqua qu’elle était gravement malade et Xiaoqian y renonça ; elle se rendit donc aussitôt dans la cuisine et prépara le repas pour la mère, comme si elle avait vécu dans la maison depuis toujours. Mais quand la nuit tomba, la mère redevint méfiante et ne prépara pas de lit pour Xiaoqian, l’obligeant à dormir dehors. Xiaoqian comprit et quitta la maison. En passant devant le cabinet d’études de Ning, elle voulut rentrer, mais elle se ravisa. Elle fit les cent pas devant la porte, comme si elle craignait quelque chose. Ning, qui avait remarqué son manège, l’invita à entrer. « Il y a dans la pièce une terrifiante odeur d’épée magique, c’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pas pu te servir durant tout le trajet de retour chez toi. » Ning comprit qu’il s’agissait du fourreau et alla l’accrocher dans une autre chambre pour que Xiaoqian puisse entrer. Elle s’assit à la lueur de la bougie et resta un instant sans rien dire. Après un long moment, elle prit enfin la parole : « Étudies-tu durant la nuit ? Petite, j’ai lu le Sutra de Shurangama, mais j’en ai aujourd’hui oublié une grande partie. Accepterais-tu de me laisser lire le rouleau, j’aurais ainsi quelque chose à faire le soir. » Ning accepta. Xiaoqian resta encore un moment silencieuse ; minuit arriva bientôt et Xiaoqian ne donnait pas l’impression de vouloir quitter la pièce. Comme Ning la pressait de partir, elle expliqua d’une voix triste :
« Je suis une âme solitaire venue de loin, j’ai peur dans ma nouvelle tombe.
– Mais il n’y a qu’un seul lit ici, et une telle intimité entre frère et sœur serait fâcheuse. »

Xiaoqian se leva, le visage triste. Elle se retira d’un pas hésitant, passa le perron et disparut dans la nuit. Au fond de lui, Ning éprouvait de la compassion, il aurait bien voulu la retenir et la faire dormir sur une autre couche, mais il avait peur de la réaction de sa mère. Les jours suivants, dès les aurores, Xiaoqian venait présenter ses respects à la mère de Ning, elle lui apportait de l’eau et l’aidait à faire sa toilette. Puis elle vaquait aux tâches ménagères de la maison et veillait à satisfaire tous les désirs de la mère. Une fois le soleil couché, elle demandait congé et se rendait la plupart du temps dans le cabinet d’études de Ning, où elle récitait des sutras à la lumière de la bougie. Lorsqu’elle s’apercevait que l’heure était venue pour Ning de se mettre au lit, elle se retirait tristement.

Auparavant, après que l’épouse de Ning fut tombée malade, celle-ci se retrouva dans l’incapacité d’aider aux tâches ménagères, si bien que la mère de Ning ne savait plus où donner de la tête. L’arrivée de Xiaoqian l’avait considérablement soulagé et elle lui en était profondément reconnaissante. Elles devinrent jour après jour plus intimes, comme si leur relation était celle d’une mère avec sa fille. La mère oublia bientôt que Xiaoqian était fantôme et elle s’en voulut de la laisser partir à la nuit tombée, elle lui proposa donc de rester dormir au domicile familial. Les premiers mois après son arrivée, Xiaoqian ne mangeait ni ne buvait rien, mais au bout de la moitié d’une année, elle commençait à prendre un peu de gruau de riz. Ning et sa mère l’aimaient tendrement et se gardaient bien d’ébruiter qu’une fantôme partageait leur maison, si bien que personne à part eux d’autre n’était au courant. Peu de temps plus tard, l’épouse de Ning mourut. En secret, la mère avait le souhait que Ning prenne Xiaoqian pour épouse, mais elle avait peur que cela porte malheur à son fils. Xiaoqian, qui avait deviné son intention, lui dit un jour :
« Cela fait un an que je vis ici, Mère doit maintenant me connaître. Si j’ai suivi votre fils jusqu’ici, c’est parce que jamais plus, je ne vous voulais faire de mal à quiconque. Je n’avais pas d’autre intention que celui de rendre hommage au sens moral de votre fils, et les trois années qui viennent, je l’aiderai à réussir les examens impériaux, ce qui fera de moi une femme noble et me vaudra tous les honneurs dans l’au-delà. »

La mère savait que ses intentions n’étaient pas mauvaises, mais elle craignait qu’elle ne puisse lui offrir de descendance.
« C’est le Ciel qui accorde la grâce d’avoir des enfants. Le destin du maître est d’avoir trois fils qui feront la fierté de leurs ancêtres et une épouse fantôme n’y pourra rien changer. »

La mère lui donna sa confiance et entreprit de convaincre son fils. Ning s’en trouva ravi. Il organisa bientôt un festin auquel furent conviés proches et amis. Certains convives réclamèrent de voir la jeune mariée et Xiaoqian, somptueusement vêtue, sortit saluer les hôtes. Les invités restèrent sans voix, ils la soupçonnèrent non d’être une fantôme, mais une véritable déesse. Nombreuses furent les femmes à venir lui offrir des présents pour ses noces, ce qui leur donnait une chance de gagner son amitié. Xiaoqian, qui excellait dans la peinture des orchidées et des fleurs d’abricotier, les remercia en leur offrant des toiles. Tous ceux qui reçurent une œuvre de Xiaoqian en furent honorés et la conservèrent précieusement.

Un jour, alors que Xiaoqian penchait la tête devant fenêtre, son cœur s’affola.
« Où est le fourreau ?, demanda-t-elle soudain.
– Comme tu avais peur de lui, je l’ai accroché dans une autre chambre.
– Voilà longtemps que je côtoie les vivants, je n’ai plus peur. Viens donc l’accrocher au-dessus du lit. »

Ning lui demanda de quoi il retournait et Xiaoqian lui expliqua :
« Voilà trois jours que je vis dans la peur. Je crains que les démons de Jinhua, fâchés que je me sois enfuie si loin, ne finissent par nous retrouver. »

Ning se saisit donc du fourreau. Xiaoqian l’examina et dit :
« C’est le fourreau d’une épée coupeuse de têtes. À le voir dans cet état, je me demande bien combien d’êtres elle a pu décapiter ! Même aujourd’hui, j’en ai encore la chair de poule. »
Mais ils suspendirent tout de même le fourreau au-dessus du lit. Le lendemain cependant, Xiaoqian le décrocha et le fixa sur la porte. Le soir-même, elle et Ning étaient assis à se regarder à la lueur de la bougie, car elle avait intimé à Ning de ne pas s’endormir. Soudain, quelque chose se rua dans la pièce à la vitesse d’un oiseau. Saisie d’effroi, Xiaoqian se cacha derrière le rideau. Ning jeta un coup d’œil et vit que la créature avait l’apparence d’un Yaksha : langue sanguinolente, yeux crachant des éclairs et grandes pattes griffues. Arrivé à hauteur de la porte, le monstre s’arrêta, il sembla hésiter un long moment puis s’approcha bientôt du fourreau qu’il lacéra d’un coup de griffe. Le fourreau fit soudain un bruit et se scinda en deux morceaux gros comme des paniers de bambous desquels jaillirent des créatures qui emportèrent le Yaksha. Puis ce fut le silence complet. Le fourreau reprit sa taille originelle ; Ning restait figé de terreur. Xiaoqian sortit de derrière le rideau et dit gaiement : « Ce n’est rien ! » Ils regardèrent dans la direction du fourreau, mais ne virent que quelques gouttes d’eau claire. Plusieurs années plus tard, Ning fut admis aux examens impériaux et Xiaoqian donna naissance à un fils. Ning prit encore deux concubines et eut deux autres fils de chacune d’entre elles. Les trois enfants eurent de brillantes carrières de mandarins.

GWENNAËL GAFFRIC a traduit la nouvelle La parade nocturne des cent fantômes, de XIA JIA, à découvrir dans les pages du numéro 3 de Jentayu.

Photo © Mizuki.