Note de lecture Woks et Marmites

Nous, les fermiers

Numéro 5

QUAND JE ME SUIS LANCÉE dans la photographie, je ne jugeais pas ma famille digne d’être photographiée. Comme d’autres sans doute, je la trouvais juste ordinaire. Mais, en 2007, j’ai contracté une méningite et suis restée dans un coma profond pendant plusieurs jours. Les médecins avaient préparé ma famille au pire. Quand j’ai finalement repris conscience, je n’avais aucune idée de ce qu’il s’était passé. C’était comme si je me réveillais d’un long sommeil. Ma sœur m’a raconté comment ma mère m’avait trouvée dans ma chambre, saisie de convulsions, un jour où elle aurait normalement dû travailler à la ferme. Elle m’a raconté la discussion que le médecin a eue avec mes parents ; la culpabilité et la douleur qui se lisaient sur le visage de ma mère ; comment les membres de ma famille et des amis se sont relayés à mon chevet alors que j’étais inconsciente.

Cette expérience m’a incitée à réfléchir à la vie que j’avais menée jusqu’alors. J’ai compris que je n’avais aucun regret, si ce n’est envers ma famille. Je ne l’avais pas assez appréciée, je n’avais pas même cherché à la comprendre. Tandis que je poursuivais mes rêves, je m’étais éloignée d’elle, et de mes parents en particulier. S’ils ne comprenaient pas vraiment ce que je faisais de ma vie, ils m’ont néanmoins toujours soutenu, en silence.

Alors, dans l’espoir de rompre mon indifférence et de voir d’un œil nouveau un sujet souvent considéré comme acquis, j’ai commencé à photographier ma famille. Ce faisant, j’ai découvert qu’elle était des plus extraordinaires.

Je suis née à Singapour au sein d’une famille de fermiers. Mon arrière-grand-père a ouvert une plantation de cocotiers à Yio Chu Kang dans les années 1960, ses sept fils travaillant à ses côtés. Quand la zone a fait l’objet d’un réaménagement, ils ont déménagé à Punggol pour se lancer dans l’élevage de cochons. C’est là que j’ai grandi, avec environ cent autres membres de ma famille vivant et travaillant tous ensemble.

À la fin des années 1980, le gouvernement a décidé de fermer progressivement toutes les fermes porcines à Singapour. L’aîné de mes oncles a alors choisi de se lancer dans la culture hydroponique afin que notre famille puisse continuer à vivre et travailler ensemble. Après 25 années de dur labeur, la ferme est toujours là, notre famille toujours unie. Ces photographies sont une exploration des espoirs et des rêves qui nous maintiennent ensemble, ainsi qu’une réflexion personnelle sur l’origine de mon attachement à ma communauté et à ses traditions.

ORE HUIYING est l’auteur de Nous, les fermiers, un essai photographique à découvrir dans les pages du numéro 5 de Jentayu.