Extrait

Le cerf, suivi de Maroquin

Numéro 8

ENFANT, J’AI ÉTÉ ENVOÛTÉ par un cerf.

À vrai dire, je n’en suis pas sûr, mais je devais avoir dans les trois ou quatre ans. Mon père, qui m’entendait divaguer sur les cerfs depuis des jours, avait fini par perdre patience. Il en avait fait attraper un à Mazıdağı, puis l’avait fait descendre et ramener à Mardin.

Nous habitions une maison en hauteur près de la citadelle. Il y avait chez nous un long escalier aux marches raides qui montait au dernier étage. Après avoir aménagé en cage l’espace vide, voûté et assez profond qui se trouvait sous l’escalier, on y installa le cerf. Ses bois brillaient comme s’ils avaient été polis ; ses yeux verts et bridés lançaient des regards vénéneux. J’étais très heureux. Chaque matin je me levais tôt, passais devant la cage et l’observais inlassablement, infatigablement. Pendant des jours je ne cessai de contempler ce cerf pour lequel je m’étais pris de passion. Par la suite, à mon insu, ils renvoyèrent chez lui cet animal qui avait le mal du pays et le remplacèrent par un spécimen empaillé. On m’a raconté que, n’ayant pas saisi le changement, j’avais continué comme auparavant à le regarder des heures durant.

Mon premier amour, dont la trace profonde et douloureuse est restée en moi, a peut-être été pour ce cerf. Autant dire que l’amour m’aveuglait si bien que je ne pouvais distinguer un cerf vivant d’un cerf mort. D’ailleurs, si ce qu’on appelle l’amour n’était pas aussi un aveuglement, où se trouverait sa vérité ?

MURATHAN MUNGAN est l’auteur de l’incipit Le cerf et du poème Maroquin, traduits du turc par SYLVAIN CAVAILLÈS et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

Illustration : © Sharon Chin.