Note de lecture Exil

Errance dans les mers du Sud

Numéro 9

BAI REN (白刃), nom de plume de Wang Jisheng (王寄生), est né en 1918 dans la province du Fujian. Après une adolescence passée au Philippines, il rentre en Chine en 1937 pour finir ses études et s’engager comme soldat afin de combattre l’armée d’occupation japonaise ; il prendra part ensuite à la guerre civile contre le Kuomintang. Cette carrière militaire ne l’empêche pas d’être un auteur prolifique. Peu connu du grand public, Bai Ren a poursuivi une longue activité littéraire, de 1936 à 1996, riche en formes (nouvelles, poèmes, théâtre, romans) et thématiques diverses dont l’évolution est étroitement liée aux conditions historiques de la Chine continentale : on y trouve, entre autres, des nouvelles réalistes de la fin des années 1940 écrites dans la droite ligne du forum de Yan’an, des pièces de théâtre, notamment Bing lin cheng xia (兵临城下, L’armée aux portes de la ville) jouée au début des années 1960 en la présence de Zhou Enlai, etc. Envoyé dix années durant dans un camp de travail au moment de la révolution culturelle, Bai Ren reprend la plume dans les années 1980, avec notamment ce roman semi-autobiographique sur ses jeunes années en exil, Nanyang piaoliuji (南洋漂流记, Errance dans les mers du Sud). Bai Ren est décédé en 2016, à l’âge de 98 ans.

L’extrait que nous proposons – travaillé durant la Fabrique des Traducteurs 2018, notamment avec Stéphane Lévêque et Emmanuelle Péchenart – est composé des premiers chapitres d’Errance dans les mers du Sud, paru en 1983, tout d’abord en série dans un journal hong-kongais, sous le titre Nanyang Liulanger (南洋流浪儿). Écrit à la première personne, Errance est le récit d’Ah Song, un jeune chinois hokkien âgé de quatorze ans qui en 1932, tout comme Bai Ren lui-même, quitte sa province natale du Fujian pour suivre son oncle paternel dans les Mers du Sud ou Nanyang – ancienne expression désignant vaguement l’actuelle région de l’Asie du Sud-est, et plus particulièrement ici les Philippines.

Autofiction parfois romanesque, il s’agit surtout du roman d’apprentissage d’un jeune homme qui fait l’expérience du dur chemin de l’exil (la chercheuse Caroline Hau en parle comme du « Bildungsroman des Chinois d’outre-mer ») : dure la séparation d’avec les siens, dure la traversée à fond de cale, dure l’entrée puis l’existence dans un pays dont la langue et les mœurs lui sont inconnues – balloté aux quatre coins de l’archipel Ah Song y sera tour à tour apprenti dans un bazar, vendeur de journaux, lycéen, activiste, pour finalement retourner en Chine en 1936. Le roman de Bai Ren est important dans la mesure où, en recourant à la description réaliste de la vie des huaqiao (华侨, Chinois d’outre-mer) aux Philippines, il ne signe pas seulement un texte à la beauté sobre, mais lègue aussi un document d’une importance quasi sociologique sur la vie de ces communautés en exil dans ce pays, et plus largement en Asie du Sud-est. Il faut souligner également le moment de publication de ce roman en Chine, dans les années 1980, à un tournant de l’histoire de la littérature contemporaine : dans le contexte post-maoïste, le texte se présente comme une tentative de réhabilitation de ces exilés, que la Révolution Culturelle avait classés parmi les éléments réactionnaires.

Ainsi, le roman de Bai Ren est la preuve que l’on peut avoir deux terres natales et connaître deux fois l’exil, dans le départ et dans le retour ; exil, errance au dehors qui au demeurant, on le sait, est peut-être la condition essentielle de qui écrit.

BAI REN est l’auteur de Errance dans les mers du Sud, un roman dont des extraits traduits du chinois (Chine) par PIERRE-MONG LIM sont à découvrir dans les pages du numéro 9 de Jentayu. 

Illustration : © Odelia Tang.