Entretien Animal

Here comes the sun

Numéro 8

WEI WEI, votre nouvelle « Here comes the sun » est extraite de votre recueil intitulé These Foolish Things and Other Stories, publié à Singapour en 2015. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur ce recueil et nous parler du processus d’écriture ? Écrire, c’était déjà quelque chose que vous preniez au sérieux bien avant cette publication ? La nouvelle est-elle le premier genre/exercice littéraire auquel vous vous êtes essayée ?

YEO WEI WEI : J’étais maître de conférences au département d’anglais de l’Université nationale de Singapour en 2005 lorsque j’ai écrit ma première nouvelle. Cette histoire m’est venue à une période où je me demandais si je devais rester dans le milieu universitaire. Depuis l’année 2000, après avoir achevé mon doctorat et commencé à travailler à l’UNS, je publiais des articles et des essais universitaires sur la littérature et les études culturelles dans des revues et ouvrages à comité de lecture. En 2005 j’avais envoyé une proposition aux presses universitaires pour une monographie basée sur ma thèse de doctorat. Mais une question plus importante s’est posée à moi à ce moment-là, celle de savoir si j’avais envie d’écrire des livres universitaires. Et ensuite j’ai écrit cette nouvelle, et même si elle n’est pas d’un très bon niveau, elle m’a révélé ce que j’avais besoin de savoir.
J’ai quitté le milieu universitaire pour enseigner à la School for the Arts. Je pensais qu’enseigner dans un lycée pour adolescents aux dons artistiques me laisserait le temps et l’espace mental dont j’avais besoin pour écrire. Comme j’ai eu tort. Enseigner est une des professions les plus épuisantes au monde. Vous devez être plein d’énergie, d’imagination, généreux, sympathique. J’aimais beaucoup mes élèves et les enseignants de la SOTA, mais en 2010, j’ai su que je devais partir si je voulais écrire. La plupart des nouvelles de ce recueil ont été écrites entre 2010 et 2014. « Here Comes The Sun » a été écrit en 2010.

Vous citez un vers de « Amanecer », un poème de Borges, en exergue de votre nouvelle. Celle-ci a-t-elle été directement inspirée de ce poème, ou l’idée d’utiliser ce vers en exergue est-elle venue plus tard, après la rédaction de la nouvelle ? Êtes-vous, comme Borges, une adepte du réalisme magique, et diriez-vous qu’il s’applique à cette histoire en particulier ?

J’ai lu ce poème de Borges alors que je révisais cette nouvelle pour la troisième fois. J’aime le ressenti et l’atmosphère de ce poème, et dès ma première lecture, j’ai eu cette impression qu’il jetait un sort semblable à celui de ma nouvelle. C’était comme une sensation de déjà-vu. L’autre raison pour laquelle j’ai placé cet exergue est liée à toutes les recherches et réflexions que j’ai pu mener sur les exergues depuis l’école supérieure. Un des chapitres de ma thèse de doctorat porte sur les exergues de Christina Rossetti tirés de Dante et Pétrarque. D’une certaine façon, je mettais donc en pratique ce que je théorisais depuis des années. Le fait que, lorsque des écrivains parlent à des auteurs défunts et célèbres dans un espace public, publié, cela suggère qu’ils leur rendent hommage, mais aussi qu’ils espèrent poursuivre les investigations entamées par ces écrivains qui les ont précédés.

Pour quels autres écrivains éprouvez-vous du respect ? Y a-t-il des Singapouriens parmi eux ?

J’admire et je respecte Kuo Pao Kun. Mes écrivains préférés, il y en a bien trop pour en dresser une liste ici, mais si je devais citer ceux pour lesquels j’ai le plus de respect, alors je dirais Penelope Fitzgerald, Hilary Mantel, Yiyun Li, William Trevor et Léon Tolstoï.

Vous êtes vous-même traductrice littéraire. Quelle(s) langue(s) traduisez-vous, et quelles œuvres, quels types d’œuvres, avez-vous traduit jusque-là ? Travaillez-vous habituellement en alternant ou de façon simultanée sur une traduction et sur vos propres œuvres ? Ces deux activités se nourrissent-elles l’une l’autre ?

La traduction fait partie de ma réalité quotidienne. J’ai grandi dans un environnement où on parlait le hokkien et le mandarin. Je parle ces deux langues avec mes parents, l’anglais et le mandarin avec mes frères et leurs familles.
Je traduis du chinois à l’anglais. J’ai commencé en traduisant de la poésie chinoise en 2008. Cette année-là, j’avais fait du « travail à domicile » en traduisant mes œuvres de l’anglais au chinois. Aucune n’est prête à être publiée. Cette même année, j’ai également commencé à traduire des nouvelles de Soon Ai Ling (孙爱玲), écrivain singapourienne de langue chinoise basée à Hong Kong. J’aime énormément une de ses nouvelles autour de boutons de jade.
Je travaille sur plusieurs choses à la fois, mon bureau est très désordonné. Il est encombré de livres, de feuilles de papier et de bloc-notes concernant différents projets, y compris ceux sur lesquels je travaille en tant qu’indépendante pour payer mes factures. Donc oui, je travaille sur la traduction littéraire en même temps que sur mes propres œuvres. La traduction m’aide-t-elle lorsque j’écris ? Je suppose que oui. En traduction, je suis consciente de traiter une œuvre qui a déjà été entièrement construite par un autre auteur, et mon travail consiste à présenter cette œuvre dans une langue différente mais de façon à ce qu’elle soit toujours aussi séduisante, aussi captivante. Quand j’écris, j’ai bien plus de liberté, mais je suis également souvent confrontée à une page blanche béante et je dois plonger profondément en moi pour remplir ce vide. La traduction laisse bien moins de liberté à cet égard, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est pas aussi exigeante ou aussi frustrante que l’écriture. En traduction, j’ai au moins la camaraderie réconfortante (bien qu’invisible) de l’écrivain d’origine qui est là avec moi sur la page. Le « lieu » existe déjà ; il me reste juste à créer une nouvelle entrée et un sentier qui ne réduira pas sa beauté et son génie pour les lecteurs qui auront besoin de mes « travaux de déblaiement » pour en faire l’expérience.

Et enfin, pourquoi écrivez-vous ?

J’écris parce que j’ai quelque chose à dire.
J’écris parce que ce que je veux dire n’a pas encore été dit, pas de la manière dont je pense que cela devrait être dit.
J’écris parce que je lis.

YEO WEI WEI est l’auteure de Here comes the sun, une nouvelle traduite de l’anglais (Singapour) par PATRICIA HOUÉFA GRANGE et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

Propos traduits par Patricia Houéfa Grange. Illustration : © Sharon Chin.