Note de lecture Animal

Chenilles

Numéro 8

XU YIGUA A CONNU un grand succès avec son troisième roman, Masques blancs (《白口罩》), initialement publié dans la revue Shouhuo (《收获》), dans le numéro spécial printemps/été 2013. Son nom a plus récemment attiré l’attention des médias et du grand public, quand, en juin 2015, Cao Baoping (曹保平) a été sacré meilleur réalisateur au Festival international du cinéma de Shanghai pour The Dead End (《烈日灼心》), film qui est adapté du premier roman de Xu Yigua : Taches solaires (《太阳黑子》). Jusqu’à 2010, cependant, elle n’avait écrit que des nouvelles, d’une facture très originale, qui lui ont valu nombre de prix littéraires et sont au moins aussi intéressantes que ses romans.

Une romancière discrète

Écrivain à ses heures de loisir

Xu Yigua (须一瓜) est née « dans les années 1960 », dit-elle sans plus de précision, mais cela suffit. Cela signifie qu’elle a passé ses vingt premières années dans l’atmosphère peu propice à la création de la Révolution culturelle. Elle a travaillé tôt, dans le secteur des télécommunications, dans la publicité, puis elle est devenue journaliste. Aujourd’hui, elle vit à Xiamen, dans le sud-est du Fujian, où elle a longtemps été chroniqueur judiciaire du journal Xiamen Evening News (《厦门晚报》). Elle écrivait à ses heures de liberté, qui étaient rares.

Elle a commencé par écrire des nouvelles très courtes (小小说), dans les années 1990, puis elle a arrêté, pendant près de dix ans. Elle a recommencé à écrire au tournant du millénaire, soudain. On lui a souvent demandé pourquoi, et elle a toujours répondu qu’elle ne sait pas :

我不知道,想写就写了。我说过一句话,诚实的写作都是霸道的。想写,是我唯一的理由。没有道理可言。

Je ne sais pas, j’ai eu envie d’écrire, alors j’ai écrit. L’explication que je donne tient en une phrase : si l’on écrit honnêtement, écrire est quelque chose de despotique. Ma seule raison d’écrire est l’envie que j’en ai. Cela n’a aucun sens à proprement parler.

À partir de 2002, elle a publié des nouvelles dans les principales revues littéraires chinoises comme Shouhuo, Octobre (《十月》), Littérature du peuple (《人民文学》), Littérature de Shanghai (《上海文学》) ou du Fujian (《福建文学》), etc.

2003 : prix littéraire

Ses nouvelles font en général la première page de ces revues, lot de consolation, dit-elle en riant, pour compenser le fait que ses articles de journaliste paraissent en général en dernière page – elle est « la journaliste des articles de dernière page » (尾条记者), comme elle a titré une de ces nouvelles avec l’humour qui la caractérise, entre autres choses.

En 2003, elle obtient le Prix des médias de littérature en langue chinoise (华语文学传媒奖). Le prix est accompagné du commentaire suivant :

“在她的逼视下,人生的困境和伤痛已经无处藏身。须一瓜把写作还原成了追问的艺术,但同时又告诉我们,生活是禁不起追问的.”

Sous l’acuité de son regard, la vie humaine ne peut cacher ni sa détresse ni ses souffrances. Avec Xu Yigua, l’écriture en revient à l’art de l’enquête, mais elle nous dit en même temps que l’existence ne supporte pas l’enquête…

On ne pourrait imaginer meilleure introduction à son œuvre. Car les nouvelles de Xu Yigua reflètent en effet un questionnement récurrent sur la vie et la condition humaine, vues sous l’angle de personnes apparemment ordinaires, avec leurs soucis, leurs peines et leurs solitudes ; mais – sans doute suscité, comme par réflexe, par sa longue habitude des cas judiciaires en tant que journaliste – l’insolite apparaît très vite sous la fine surface des apparences, un insolite qui est l’essence de l’existence selon Xu Yigua, et se propage jusqu’à son écriture, à commencer par ses titres. Xu Yigua, c’est le baroque selon Borges, avec quelque chose de Patrick Süskind.

Depuis 2004, elle a publié plusieurs recueils de nouvelles, la majorité étant de longueur moyenne (中篇). Et, en 2010, elle est passée au roman.

2004 : Une Lune vert pâle

Une Lune vert pâle (《淡绿色的月亮》)  est un recueil de huit nouvelles dans lesquelles, selon ses propres termes, elle a tenté d’exprimer « les voix silencieuses » (沉默的声音), celle des petites gens, des « subordonnés » (属下) et des sans-grades, ceux dont les histoires ne font pas des événements (并未成为往事), comme elle le dit dans la préface, mais qui triment pour arriver à assurer le lendemain.

La nouvelle qui donne son titre au recueil est assez typique : elle retrace un événement dans la vie d’une jeune femme qui tient un salon de beauté, Gaozi (芥子) ; c’est un vol, chez elle, qui fera l’objet d’une enquête sans résultat, sauf de lui faire connaître un policier qui représente une possibilité d’évasion de son quotidien. Il n’en sera rien. Mais l’incident lui aura procuré un léger frémissement, dans une existence par ailleurs très terne, que Xu Yigua résume ainsi :

某天深夜遭遇歹徒入室抢劫的经历,激活了她内心的多疑。有人说多疑是女人的天性,也许只有怀疑才能够令芥子已如死水的生活有了微澜。

… une nuit, de façon totalement impromptue, des voleurs s’introduisirent chez elle pour la cambrioler, ce qui suscita en elle nombre de suspicions. On dit que le soupçon est dans la nature des femmes, mais il est bien possible que ce soit la seule chose capable d’apporter quelque frémissement dans l’existence de Gaozi, aussi morne qu’une mare d’eau stagnante.

Ce talent pour dépeindre la vie des petites gens et leurs soucis est ce qui fait la valeur et le charme de ses récits : c’est fait avec une légèreté apparente où perce un sentiment satirique, mais attristé. En ce sens, ce recueil est une bonne introduction à son œuvre.

La suite de la note de lecture sur le site Chinese Short Stories.

XU YIGUA est l’auteure de Chenilles, une nouvelle traduite du chinois (Chine) par BRIGITTE DUZAN et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

Illustration : © Sharon Chin.