Extrait

Les chiens de Dolphin Lane

Numéro 8

LORSQUE LE CAMION de la fourrière municipale avait emporté les chiens errants de Dolphin Lane, dans le quartier de Lake Circus, les habitants avaient poussé un profond soupir de soulagement, malgré la cruauté et la brutalité de l’opération.

Le tapage commençait une fois l’obscurité installée. Le tumulte des klaxons se dissipait tout juste, les passants avaient déserté les rues et une brume furtive s’élevait à la lueur des réverbères. Derrière leur porte fermée à clé, les habitants s’étaient à peine couchés, solitaires ou en couple, la tête calée au creux d’un oreiller moelleux, que le vacarme démarrait… On avait d’abord droit à un ou deux aboiements isolés et apathiques qui ensuite se répondaient d’une bande de chiens à l’autre. Lorsqu’ils étaient lancés, ils ne s’arrêtaient plus. Au cœur de la nuit, toutes les rues des environs se retrouvaient bientôt sous le joug de ce rituel nocturne, comme si les chiens avaient trouvé là le moyen de se venger des coups de bâton et des jets de pierre reçus dans la journée.

Ils s’étaient multipliés dans le quartier mais personne ne s’en était vraiment soucié. Ce n’était pas le genre de détail qui retenait l’attention. Une chienne mettait bas sept ou huit chiots par an, et quand bien même certains mouraient de faim ou se faisaient écraser par une voiture, le nombre de survivants restait élevé. La preuve en était le calvaire nocturne des résidents. Les premiers temps, certains avaient mis les aboiements sur le compte de l’instinct canin. Les chiens étant des animaux vigilants et protecteurs, ils perçoivent la nuit ce que personne d’autre n’entend, que ce soient des cambrioleurs ou autre chose, et hurlent pour donner l’alerte, même si aucun maître ne les a dressés à cela. Le problème, c’était que les habitants ne pouvaient même pas poser la tête sur l’oreiller et jouir d’un instant de paix après les tracas de la journée. Ils étaient harcelés jusque dans leurs seuls moments de repos. C’était insupportable ! Toutefois, personne n’avait cherché une éventuelle solution. Au lever du jour, le stress du quotidien reprenait ses droits et la nuit venue, immanquablement, les habitants se tournaient et se retournaient dans leur lit.

Telle était la situation quand les employés de la fourrière municipale organisèrent une descente à Dolphin Lane et, comme d’un coup de baguette magique, firent disparaître les chiens, en les chargeant en un tournemain dans leur véhicule avant de redémarrer.

(…)

WASI AHMED est l’auteur de Les chiens de Dolphin Lane, une nouvelle traduite du bengali (Bangladesh) par MARIELLE MORIN et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

Illustration : © Sharon Chin.