Note de lecture Animal

Les Héritiers légitimes de la Terre

Numéro 8

Cette préface au recueil Les Murs et autres histoires (d’amour), paru en 2007, est reproduite avec la permission de son auteure Dominique Vitalyos et des éditions Zulma. 

Basheer l’intranquille

PEU D’AUTEURS INDIENS ont connu un nomadisme aussi exacerbé que Vaikom (ou Vaikkam) Muhammad Basheer (1910-1994), l’un des écrivains keralais de langue malayalam les plus importants et les mieux aimés, dont l’existence a d’abord suivi de près la trajectoire mouvementée de son pays en chemin vers l’Indépendance.
L’octogénaire paisible des années 1990, assis au pied d’un arbre dans son jardin de Beypore (Calicut) au milieu d’une assemblée toujours nombreuse ou écoutant des ghazals, porte en effet au fond de lui un univers d’expériences, de voyages et d’errances très personnel. À la suite d’une longue maladie mentale traitée dans un établissement traditionnel spécialisé (évoquée dans la Chèvre de Pattoumma*1, 1956), il s’est pourtant « rangé » aux  conseils de son entourage en se mariant, mais la multiplicité de ses expériences et de ses rencontres, jointe à la précarité d’une longue existence de vagabond clandestin, marquent ses réflexions, sa vision du monde, et – par accès – son comportement de façon indélébile.
Le « Sultan de Beypore » – ainsi que le surnomment affectueusement ses amis comme pour mieux l’attacher à son foyer tardif et à tous ceux qui l’entourent – a passé sa jeunesse sur les routes. Frappé par le comportement de Gandhi, venu jusqu’à son village natal demander que soit donné aux castes de bas statut le droit d’entrer au temple, il décide, à seize ans, de s’enfuir de la maison familiale pour combattre auprès de ceux qui luttent pour l’Indépendance de l’Inde. Les années qui suivent sont marquées par son entrée, à Calicut, dans le journalisme indépendantiste, sa participation au mouvement contre la taxe sur le sel (1931) imposée par les Britanniques, les arrestations, humiliations et mauvais traitements que lui fait subir la police. Abandonnant la ligne non-violente du Congrès préconisée par Gandhi, il opte alors pour la résistance active contre la présence britannique et collabore à un journal extrémiste bientôt interdit, son matériel confisqué, ses animateurs recherchés.
Basheer prend alors le maquis et sillonnera sept ans durant le pays, incognito. Mendiant, assistant d’un magicien, astrologue, précepteur, tenancier d’une échoppe de thé, habitant temporaire d’un quartier mal famé de Bombay, assistant pharmacien ayurvédique, professeur de cours du soir d’anglais, il poursuit son chemin vers le nord-ouest et les villes encore indiennes de Lahore et de Karachi où il se fait serveur, puis correcteur d’épreuves. Il connaît quelques années de tranquillité et d’exploration spirituelle au Rajasthan en compagnie d’ascètes hindous, puis de soufis, avant de reprendre la route, Peshawar, Cachemire, Calcutta, puis d’accepter la proposition d’un entrepreneur de retourner au Kerala pour y tenir un magasin d’articles de sport. Là, ayant perdu son emploi à la suite d’un accident, il se tourne de nouveau vers le journalisme pour survivre. Cette époque (1937-1941) voit la publication de ses premières nouvelles et marque le début de sa carrière d’écrivain.
Mais non la fin de ses ennuis ! Harcelé, il écrit son indignation ; mis sous mandat d’arrêt, il se cache, puis se rend pour éviter des problèmes à sa famille. Il est alors de nouveau incarcéré, cette fois à Quilon où ses compagnons de cellule, las de lire le Ramayana et la Bible, lui demandent de leur écrire des histoires de leur temps. La Lettre d’amour date de cette période (1944).
C’est sous cette forme « fictive » que s’exprime dès lors sa créativité. Les textes, généralement courts, s’enchaînent, formant de nombreux recueils de nouvelles ; les plus longs atteignent à peine la taille d’un roman (Amie d’Enfance*, 1944 ; Grand-père avait un éléphant2, 1951 ; la Chèvre de Pattoumma*, 1956 ; le Chat magique*, 1968).
En dépit de tout ce qu’il a connu précédemment, Basheer, qui écrit presque toujours à partir d’une expérience vécue ou en témoin, ne se réfère au passé qu’en ce qu’il concerne la société qui l’environne. Cette dernière est au centre de ses écrits et – nouvelle tendance littéraire à laquelle souscrivent d’autres écrivains contemporains et amis de Basheer – elle y parle sa langue de tous les jours. Basheer la présente sous une multitude d’aspects. Il l’observe sans complaisance, avec un humour plus décapant que tout jugement, mais rarement exempt de bienveillance. Ses expériences en prison, les relations amoureuses contrariées par les codes sociaux, les Musulmans de la campagne keralaise, surtout, et leurs mille et une façons d’être sont la pâte dont sont pétries la plupart de ses histoires.
Les auteurs keralais du XXe siècle ont délibérément cherché à mettre l’écrivain au service de la société. Basheer doit sans doute le talent qu’il déploie en la matière à son expérience très vaste et diverse de l’humain. Il a l’art de raconter une histoire pour elle-même tout en proposant sans invective ni dédain, d’une plume familière et sûre qui sait aussi céder au désespoir de l’impuissance, de nouvelles perspectives à ses contemporains. Il les invite en conteur, tout en illustrations, à dégager leur foi des superstitions et des perversités de la coutume (Grand-père avait un éléphantle Talisman3, 1975), à adopter l’instruction pour tous et l’hygiène, àmettre fin aux préjugés de classe et à ceux qui assimilent la femme à une créature exploitable à merci (Cherchez le diable, 1954), dépourvue de valeur intellectuelle (La Lettre d’amour). C’est aussi un écologiste véritable avant la lettre, concerné par tous les êtres vivants, conscient des ressources à la fois merveilleuses et limitées de la planète Terre (Le Chat magique*, les Héritiers légitimes de la Terre, 1977).

Savait-il, lui qui travaillait d’abord pour la société keralaise dont il faisait partie, que certains de ses écrits pouvaient avoir une portée universelle ? Il n’ignorait pas en tout cas ce qu’avaient de profondément humain les pulsions et les attentes de ses semblables. En témoigne, parmi de nombreux exemples, les Murs (1965), longue nouvelle sur la frustration sexuelle des détenus, plus tard portée à l’écran par Adoor Gopalakrishnan.
L’Inde saura reconnaître en Basheer un de ses citoyens d’exception en lui décernant le Padmasri, une des plus hautes distinctions nationales, en 1982. À ce moment, il a déjà cessé d’écrire, mais personne n’a oublié l’humour indéfectible de son oeuvre, la finesse de perception avec laquelle il campe ses personnages, la liberté de sa langue, son humanisme aussi, qu’il étend à ses lecteurs lorsqu’il appelle sur eux tous les bienfaits en terminant son histoire, passé le point final convenu, par les souhaits traditionnels :

Mangalam
Shubam

VAIKOM MUHAMMAD BASHEER est l’auteur de Les Héritiers légitimes de la Terre, une nouvelle traduite du malayalam (Inde) par DOMINIQUE VITALYOS et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

1. Les textes suivis d’un astérisque n’ont pas encore été publiés en français.

2. Zulma, 2004, traduction D. Vitalyos.

3. Revue Europe, n°883-884, novembre-décembre 2002, pp. 227-235, traduction D. Vitalyos.

Illustration : © Sharon Chin.