Extrait

L’appel du sáo

Numéro 8

UN JOUR DE FIN D’ANNÉE, la grippe aviaire frappa l’élevage de poules de Hang à la vitesse d’une bourrasque. Des milliers d’entre elles périrent pendant la ponte. Tenant à la main des bêtes encore chaudes, dodues, au plumage doré, Hang se mit à pleurer. Comment n’aurait-elle pas pleuré en se remémorant ses visites quotidiennes du petit matin aux poulaillers ? Elle était heureuse chaque fois qu’elle apercevait les oeufs répandus ça et là. Les poules, excitées, couraient dans tous les sens, et, caquetant, la saluaient dans un langage compris d’elles seules. Les yeux brillants, elles affluaient vers Hang qui, souriante, leur disait : « Venez, venez manger à votre faim, et faites-moi beaucoup d’oeufs… »
À présent, partout leurs cadavres jonchaient le sol. Les unes étaient mortes en mangeant, d’autres en pondant. Les rescapées, l’air abattu, s’étaient isolées dans un coin. La ferme était plongée dans une macabre désolation.
Quelques jours plus tard, en dépit des mesures d’isolement et de désinfection, l’hécatombe se poursuivait si vite qu’on n’arrivait pas à les enterrer toutes. On tenta de consoler Hang : « Dis-toi qu’elles sont parties avec Dau ! »

Dau, son mari, était l’ingénieur de l’élevage. Il avait sué sang et eau pour bâtir l’imposante ferme dans ce village au bord du fleuve Vam Co. À l’époque où ses poules s’étaient multipliées, Dau était tombé gravement malade. Hang avait eu beau se démener pour tenter de faire soigner son mari, d’abord au centre de santé publique du village, puis à l’hôpital de la ville, enfin à celui de Saigon, il n’avait pas réchappé d’une maladie incurable. Par un après-midi de printemps ensoleillé, quand la chaleur inondait le balcon où il prenait souvent des bains de soleil en écoutant le caquètement bruyant des poules qui troublait l’atmosphère paisible de l’endroit et la sérénité du fleuve, Dau était parti silencieusement. Il y avait trois ans déjà qu’elle avait fermé les yeux de son mari, et aujourd’hui la grippe aviaire anéantissait tous leurs efforts.

BÍCH NGÂN est l’auteure de L’appel du sáo, une nouvelle traduite du vietnamien par DANH THÀNH DO-HURINVILLE et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 8 de Jentayu.

Illustration : © Sharon Chin.