Note de lecture

La harde d’éléphants

Numéro 7

AU CARREFOUR DU ROMAN historique et du réalisme magique, les récits de Zhang Guixing présentent une esthétique singulière où l’abondance d’images poétiques finit par recouvrir les événements contés, où le lyrisme ne caractérise pas seulement le style de l’auteur, mais devient une façon pour l’écrivain de se confronter à l’Histoire.

L’action de La harde d’éléphants est située dans la Malaisie des années 1960, au moment de l’insurrection communiste dans la province de Sarawak. L’intrigue du roman, divisé en quatre chapitres, est construite autour du personnage de Shi Shi-cai, cinquième fils d’une famille chinoise émigrée à Bornéo, dont l’enfance dans la communauté sino-malaise de la ville de Daro nous est racontée au premier chapitre. S’ensuit, selon un motif narratif qui n’est pas sans évoquer Au cœur des ténèbres et Apocalypse Now, la recherche de son oncle devenu chef de la guérilla au fin fond de la jungle (aux chapitres deux et trois). L’histoire s’achève en 1974, Shi-cai a vingt-ans, l’oncle est mort, la révolution a échoué ; et c’est aussi le moment où sont levés les secrets, qui ont hanté tout le récit, d’une famille déchirée par ses drames internes et la violence historique. Dans ce roman, le lecteur découvre un monde où les événements familiaux, politiques et naturels sont inextricablement liés, prenant une dimension à la fois historique et symbolique – comme cette harde légendaire des éléphants de Bornéo, qui signifie à la fois l’ancienne présence chinoise en Malaisie, la chimère révolutionnaire, une part de la mémoire familiale et l’attrait exercé par la jungle sur l’enfant.

Le présent numéro de Jentayu propose un ensemble de textes qui explorent les rapports entre histoire et mémoire : si La harde d’éléphants ne se pose pas comme une histoire de l’insurrection de Sarawak, ni même comme celle de la présence chinoise à Bornéo (ce n’est pas un traitement mémoriel de la mémoire, si l’on peut dire), ces éléments historiques entretiennent avec l’écriture de Zhang un rapport singulier, tendu, voire conflictuel, où le lyrisme exacerbé de la « multitude d’images » (c’est la traduction littérale de 群象, qún xiàng) tend plutôt à l’effacement de cette mémoire historique – mais soyons attentifs, l’auteur semble nous suggérer aussi l’existence d’une autre mémoire, plus ancienne, d’avant l’histoire, située dans une expérience originaire des lieux, ici la forêt vierge (c’est peut être ce que dit la scène d’accouplement avec l’arbre) qui est matrice de la création chez Zhang.

CHEN FANG-HWEY et PIERRE-MONG LIM ont traduit du chinois (Malaisie) des extraits de La harde d’éléphants, un roman de ZHANG GUIXING à découvrir dans les pages du numéro 7 de Jentayu.

Illustration © Arief Witjaksana.