Entretien Histoire et Mémoire

Mémoire, perdue

Numéro 7

RU, VOTRE ESSAI « Mémoire, Perdue » se lit comme le récit à la fois léger et émouvant d’un temps qui a dû être traumatisant pour vous, votre famille et vos amis à bien des égards. Ces rires après coup expriment bien plus qu’il n’y paraît. À quoi bon s’attarder sur des souvenirs douloureux, semblent-ils dire. Et pourtant, vous avez écrit cet essai. Était-il important pour vous de mettre en mots sur cette période troublée ?

RU FREEMAN : J’ai écrit cet essai du début à la fin en une heure et demie. On m’avait demandé de participer à une série à Seattle, Washington, ici aux États-Unis, dans laquelle on donne à trois écrivains une invite à laquelle ils doivent répondre. L’invite, c’était ‘Une journée difficile’. Toute jeune, on m’a appris à toujours garder ma vie en perspective, surtout en ce qui concerne les privilèges. J’ai appris à ne jamais placer mes propres luttes – toujours moindres – au-dessus des vraies luttes vitales d’autres gens. Aussi ai-je écrit un article sur l’opération dite Bordure protectrice d’Israël de juillet 2014 qu’avec des milliers de citoyens américains j’avais dénoncé quelques mois avant cette invitation. Mais le matin même de l’événement, je me suis réveillée avec le sentiment que cet article ne convenait pas. Alors je me suis mise à réfléchir (et à écrire) à voix haute : est-ce que j’avais jamais connu personnellement une journée difficile dans ma vie ? Si oui, laquelle ? C’est ainsi que cet essai a pris forme tandis que je cherchais ce jour, et il s’est écrit tout seul, à commencer  par cette première ligne, les premiers mots qui me sont venus à l’esprit : « Je ne sais pas quelle année c’était, exactement. »
Écrire ce texte était important, non seulement pour moi mais pour nous tous. C’était une époque de l’histoire du Sri Lanka qui figure rarement dans les histoires sur mon pays. L’Occident, en particulier, raffole d’histoires qui opposent les minorités raciales, ethniques et/ou religieuses aux majorités, aussi longtemps qu’il n’est pas question de classes, parce que si on parle de classes, on tombe dans le caractère nuisible intenable du capitalisme, et comment il continue de maintenir les gens subjugués dans des endroits comme l’Amérique. Mais en 1988 et 1989, 60 000 personnes ont été assassinées ou portées disparues, il y avait des arrestations abusives (par des groupes paramilitaires soutenus par le gouvernement de droite), des enlèvements et de la torture. Nous n’étions qu’une des familles qui ont connu cela : un de mes grands frères a été enlevé et jeté en prison. Mais aussi, quoi qu’il arrive, quel que soit l’enfer alentour, les ados sont des ados, ils veulent tomber amoureux, ils veulent être vus, ils veulent faire partie de quelque chose de grand. C’est ce que j’ai essayé de capturer. Ces trois choses : que, oui, la vie a été dure pour moi aussi, qu’il y a une histoire occultée aux yeux du monde, et qu’il y a une universalité dans la jeunesse et nos aspirations.

Les lecteurs francophones vous connaissent surtout par votre roman Les Enfants de Sal Mal Lane, publié en traduction en 2015 aux Éditions Zoé. Vos histoires semblent la plupart du temps, sinon toujours, profondément enracinées dans une réalité historique richement documentée. Quand vous écrivez, sur le Sri Lanka ou sur tout autre endroit, comment gérez-vous les différentes structures de l’histoire locale, à savoir la narration officielle et les versions alternatives contestées ? Vous considérez-vous comme une historienne, en quelque sorte ?

J’ai un ensemble de préoccupations qui ont toutes à voir avec l’humanisme et la justice et c’est sur cela que j’aime écrire. Je sais, ça a l’air plutôt ringard, comme si je voulais écrire des manuels, mais en réalité, c’est une façon de prendre part au monde. L’histoire, comme la religion, est une histoire qu’on se raconte pour se donner le courage d’affronter chaque jour tels que nous sommes, viciés, mais nous croyant innocents et irréprochables ou, si l’on a tort, justifiés dans nos méfaits. Mais si on regarde les ‘faits’ vraiment en face, il est clair qu’il y a très rarement une canaille totalement incorrigible (les exceptions notoires comprendraient Hitler, Salazar, Idi Amin, Pol Pot, Duvalier, Staline, Franco et Trump) ou des saints parfaits (Jeanne d’Arc, Gandhi). Ce qu’on a, c’est des gens complexes. Mon but en dénonçant des injustices, et assurément en écrivant sur elles dans ma fiction, n’est pas tellement de corriger une narration, officielle ou autre, que de dépeindre nos faillibilités, pour chercher une façon de raconter une histoire qui nous permette de nous pardonner les uns les autres.

Vous écrivez des poèmes, des nouvelles, des essais, des articles d’opinion et des romans. Quelle est la forme à laquelle vous tendez à revenir naturellement ? Ou est-ce qu’il y a toujours une histoire en train de mijoter dans un recoin de votre cerveau ?

J’ai la passion des mots. Le genre, je le choisis simplement en fonction du sujet et du projet. Aussi – et cela peut sembler contradictoire avec ce que j’ai dit plus haut – quand j’écris des articles d’opinion politique, ils sont entièrement cela. Je n’essaie pas de changer réellement quoi que ce soit. Je présente simplement un argumentaire pour « mon côté », qui est toujours juste, bien entendu ! Si vous lisiez ce que j’ai écrit sur la guerre au Sri Lanka, par exemple, vous verriez que j’ai une opinion très claire de ce qu’il s’est passé et pourquoi. Mais si vous lisez ma fiction, ce n’est pas clair. Dans ma fiction, j’essaie d’être meilleure que mes opinions, de rechercher non des arguments, des sermons et des théories, mais de l’empathie. C’est la fiction qui a, je crois, le pouvoir de changer quelque chose. Il y a une citation d’Adrienne Rich que j’ai collée à mon bureau : O, vous qui aimez les bords nets, plus que tout gardez l’œil sur les bords flous. Pour quelqu’un comme moi qui ai vraiment des positions très fortes, très publiques, très claires sur beaucoup de choses, mais qui veux aussi vraiment changer « le monde », il est vital d’être en mesure d’ajuster ma vue sur ce qui n’est pas clair, ce qui est flou, difficile à identifier.

Que pouvez-vous nous dire sur le projet Extraordinary Rendition: American Writers on Palestine auquel vous avez participée en tant qu’éditrice en chef et comment c’est advenu ? Était-il important pour vous de faire partie de ce projet ?

Je considère ce livre comme ma véritable réussite en tant qu’être humain. J’ai été élevée dans l’idée qu’on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a pour améliorer le sort de ceux qui ont moins, sont persécutés, peuvent ne pas être entendus, mais aussi que tout ce que l’on fait nous conduit à la chose suivante, qu’il n’y a pas de coup du destin. Si je n’étais pas en Amérique, si je n’étais pas écrivain, si je n’avais pas écrit ces autres livres, si je n’étais pas quelqu’un qui se fait des amis et entretient des relations et sort vraiment dans le monde des livres et de l’écriture au-delà de mes propres livres et écrits, je n’aurais pas eu accès aux gens qui m’ont aidé à faire en sorte que ce livre voie le jour. Mais cela faisait presque deux décennies que la Palestine me préoccupait, et j’avais écrit sur ce pays de façon suivie sans y être jamais allée. Même mon premier roman (non publié) se passait en partie en Palestine. Le désir de « faire quelque chose » était toujours en moi. Et j’essayais avec ce que je trouvais. En 2008 (après Beyrouth), mon père m’a appelé depuis le Sri Lanka pour me demander pourquoi je ne faisais rien. Pourquoi est-ce que les écrivains américains n’en parlaient pas ? Et puis juillet 2014 s’est produit et j’avais quoi ? deux romans ? des notes de lecture du New York Times ? des amis haut placés ? une présence dans ce monde ? Probablement tout cela, mais bien plus important, le bon sens et l’humilité de demander de l’aide pour faire ce qui passe pour un suicide professionnel aux États-Unis : parler de la Palestine. Et pour être capable de dire à mon éditeur, Colin Robinson, à O/R Books, quand il m’a demandé si je pouvais le faire en six mois, que oui, je le pouvais. La conviction est une chose étrange et puissante.
Je veux dire qu’en mars 2003, quand la bénévole américaine de 23 ans Rachel Corrie a été assassinée par des soldats israéliens alors qu’elle essayait d’empêcher la maison d’une famille palestinienne d’être détruite au bulldozer, je vivais dans le Maine avec mes trois filles encore très jeunes. Un terrible sentiment de perte personnelle, de rage et aussi de désespoir m’a saisie. Que pouvais-je faire ? Pourquoi n’y avait-il pas la  moindre mention d’elle aux infos ? Ma deuxième fille, qui savait à peine écrire, m’a entendue parler de ce qu’il s’était passé et a écrit une lettre à la Caterpillar Corporation demandant pourquoi les bulldozers qui servent à construire des maisons en Amérique (il y en avait un garé près de son école) servaient à les démolir en Palestine. Elle avait quatre ans. La plupart des Américains ne connaissent pas le nom de Rachel, même maintenant. Douze ans plus tard, quand cette anthologie est parue, j’ai rencontré les parents de Rachel, Cindy et Craig, quand la fondation Rachel Corrie a sponsorisé notre lancement à Seattle, et nous avons parlé de ma fille aînée qui s’apprêtait à se rendre en Palestine pour travailler au Festival de Littérature de Palestine. Mes enfants ont les mêmes différences d’âge que les siens, quoique à l’envers. Et voici bien longtemps, comme la jeune Rachel je rêvais de vivre dans une tour, rêvais de construire des passages souterrains secrets qui conduiraient à la sécurité, et craignais de manquer de mots un jour. Nous avons grandi pour éprouver le même sentiment pour le même endroit, un endroit qui n’était pas notre propre pays, mais qui était le pays de notre cœur. Nous sommes connectés, vous savez, tous autant que nous sommes, de ces façons mystérieuses. L’écriture, pour moi, est la magie qui illumine cela.

Justement, pour conclure, pourquoi écrivez-vous ?

Ha ! J’ai une collection d’essais que je suis sur le point d’envoyer à mon ancien éditeur de Penguin India, qui a publié là-bas mon dernier roman, pour qu’il le fasse lire in house. La réponse à la question que vous me posez figure peut-être dans la préface de ce livre, et je vais vous en donner l’extrait suivant : « Les mots que j’ai choisis, et les formes dans lesquelles je les ai déversés, ont eu un double objectif. Ils ont modulé le monde mais, également, ils m’ont modulée. Ce qui suit est un collage, une illustration d’une vie d’écrivain. Une vie où le personnel s’entend comme encadré par le collectif, où un don doit servir aussi assidûment au bien d’un tout qu’à apaiser, réconforter ou en tout cas apporter des éléments solides. C’est une vie dans laquelle le regard essaie, bien qu’il échoue souvent, d’unir vérité et compassion, parfois séparément, mais plus fréquemment en un seul ouvrage, et dans laquelle l’évolution de l’écrivain marie de façon soutenue le personnel et le civique, la vie publique. »

RU FREEMAN est l’auteure de Mémoire, Perdue, un essai traduit de l’anglais (Sri Lanka) par AMANDA SHERPA-ATLAN et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 7 de Jentayu.

Propos traduits par Marcel Barang. Illustration © Arief Witjaksana.