Note de lecture

Thomas de Quincey et le Malais venu de nulle part

Numéro 7

L’ANNÉE 1998 FUT peut-être pour une génération de jeunes Malaisiens ce que fut pour une génération de jeunes Français, l’année 1968. Pratiquement, il s’agit de la génération née entre le milieu des années 1960 et le début des années 1980, trop jeune pour avoir connue les émeutes raciales de 1969, elle a grandi et étudié pendant l’âge d’or du Dr Mahathir, devenu Premier ministre en 1981. Après une décennie de croissance exceptionnelle, la bulle spéculative explose et le château de cartes s’effondre en 1997. Très vite, la crise économique se double d’une crise politique. En effet, le Dr Mahathir limoge son suppléant qu’il accuse de corruption et de sodomie, la jeunesse descend dans la rue, on occupe les mosquées et les gaz lacrymogènes brûlent les yeux. L’Organisation nationale des Malais unis (UMNO), le parti qui domine la coalition au pouvoir se déchire, donnant naissance au Parti de la Justice. Anwar Ibrahim est condamné et emprisonné, le Dr Mahathir a gagné cinq ans de plus.

La controverse comme une nécessité

Les années post-1998 sont des années d’effervescence intellectuelle extrêmement fécondes. C’est dans ce contexte que je vais découvrir un jeune intellectuel malaisien, connu sous le nom de Farish A. Noor.

Sur Internet d’abord : en effet, le haut débit d’une part et le dernier grand projet du Dr Mahathir d’autre part d’encourager les nouvelles technologies – sans censurer –, va permettre de voir naître et exploser en ligne une presse alternative aux grands médias totalement contrôlés par le pouvoir. C’est à l’une de ces plateformes, Malaysiakini.com, que Farish A. Noor contribue régulièrement. Il s’agit pour l’analyste et l’activiste politique qu’il est alors, de proposer une autre histoire, d’évoquer les laissés-pour-compte et d’aborder avec un regard critique l’histoire officielle. Il rassemble ses contributions et les publie en 2002, The Other Malaysia, dont est extrait l’article « Thomas de Quincey et le Malais venu de nulle part ».

Sur grand écran ensuite, d’Internet au cinéma, il n’y a qu’un pas, franchi en 2003, il est, dans The Big Durian, interviewé par Amir Muhammad, un touche-à-tout de génie (cinéma, écriture, édition). Il s’agit d’un film documentaire sur Kuala Lumpur pendant l’année 1987, qui commence par un cas d’amok le 18 octobre et se termine le 27 du même mois par l’Opération Lalang où cent six opposants au pouvoir sont arrêtés dans la nuit.

En 2005, il rassemble la suite de ses contributions à la recherche de « l’Autre Malaisie » parues sur la Toile dans From Majapahit to Putrajaya. Le Dr Mahathir a finalement démissionné. Les premières « années Badawi » (Abdullah Ahmad Badawi est le nom du premier ministre qui lui succède) apparaissent comme un printemps libéral après une fin de règne hivernale. Curieusement le livre sera interdit pour insulte à la religion islamique et à la Malaisie en… 2017.

En l’écoutant enfin, c’est en effet en 2008-2009 que Farish A. Noor va mettre un point d’orgue à ce parcours plutôt atypique pour un universitaire. Dans son souhait de dépoussiérer l’érudition et de sortir le savoir des amphithéâtres  afin de l’apporter au plus grand nombre, il donne des lectures, littéralement sur la place du marché. En effet, les lectures ont lieu dans une annexe du Marché central, les vieilles halles de Kuala Lumpur, restaurées et transformées en centre commercial, artisanal et culturel. Le succès de ces lectures donnera naissance à un nouveau livre en 2009, What Your Teacher Didn’t Tell You, un troisième (et dernier) volet à la poursuite de « l’Autre Malaisie ». Il y met à mal ceux qui utilisent le kriss comme un objet de pouvoir « qui s’abreuve du sang chinois » en explorant ses origines hindoues. Il se promène dans un sujet plutôt tabou ici, la sexualité, en expliquant à ses lecteurs l’art d’utiliser le palang, que l’on rencontre  encore parfois chez les Ibans du Sarawak. Il revisite les classiques, comme Hang Tuah, qui au-delà du « héros s’en va-t-en guerre » fut un aussi un diplomate, ambassadeur pacifique et un mystique, profondément religieux.

La solitude du chercheur de fond

Farish A. Noor va tourner la page et après le polémiste, je vais découvrir l’historien. Voilà vingt-sept ans que notre Malaisien vit en Europe, merveilleux paradoxe. Il décide alors de s’installer à Singapour. Il va certes continuer son travail de réécriture historique, mais il abandonne le terrain de la controverse publique. Il en donne une excellente illustration en 2010 From Inderapura to Darul Makmur – A Deconstructive History of Pahang, où il part à la recherche des oubliés, les Orang Asli (aborigènes), et où il s’interroge sur les « inventions » coloniales et postcoloniales qui ont contribuées à donner naissance à cet état de la Péninsule.

Ce travail de critique historique a été rendu possible car, parallèlement à son engagement public, Farish A. Noor fréquentait les bibliothèques. C’est un universitaire qui n’a cessé de s’adonner à l’enseignement et à la recherche. À l’âge de dix-neuf ans, il entreprend des études de philosophie en Angleterre, qu’il termine en 1997 par un doctorat en science politique. Il oriente sa carrière vers l’étude des mouvements politico-religieux, et va finalement devenir, comme il le confesse, « un historien accidentel », peut-être parce qu’un jour, interviewant un responsable politique, il s’aperçut avec horreur que celui-ci ne connaissait pas la date de fondation de son propre parti.

En 2003, il contribue à l’ouvrage dirigé par Stéphane Dovert et Rémy Madinier, Les musulmans d’Asie du Sud-Est face au vertige de la radicalisation. Il publie son magnum opus en 2004, Islam Embedded – The Historical Development of the Pan-Malaysian Islamic Party PAS (1951-2003), qu’il revisite, en ajoutant dix années, en 2014, The Malaysian Islamic Party PAS 1951-2013 – Islamism in a Mottled Nation.

C’est aussi un chercheur qui n’hésite pas à quitter le confort des bibliothèques pour aller sur le terrain. Il renoue alors avec la tradition des grands écrivains voyageurs. Il vit, mange et dort avec ceux qu’il décrit dans sa recherche sur les mouvements missionnaires, et notre historien devient également anthropologue. En 2008 il édite The Madrasa in Asia: Political Activism and Transnational Linkages, en 2009 il écrit Quran and Cricket: Travels Through the Madrasahs of Asia and Other Stories et en 2012 il co-édite Moving Islam: The Tablighi Jama’at movement in Southeast Asia.

Aujourd’hui professeur associé, Dr. Farish (Badrol Hisham) Ahmad-Noor enseigne à l’École des études internationales S. Rajaratnam, institution hébergée par l’Université de technologie Nanyang de Singapour. Il reste cependant attaché à de nombreux centres de recherche, de Leyden à Victoria, en passant par Paris (Science-po et EHESS), Berlin et Jogjakarta. C’est sûrement à Kuala Lumpur où il aura enseigné le moins longtemps. Nul n’est prophète en son pays !

Du côté de ses influences, je retiens Hérodote, l’historien voyageur Ibn Kaldun pour son approche sociologique de l’histoire, KK Aziz (The Murder of History) sur la nécessité de critiquer l’histoire officielle, Simon Schama, pour avoir réconcilié les études historiques et la télévision, Chandra Muzaffar, le père spirituel.

C’est aussi un frère de sang (Jawi Peranakan comme lui, c’est-à-dire un musulman un peu arabe, un peu indien et un peu malais) et un frère d’armes (le même intérêt pour l’enseignement, l’histoire, la littérature et les religions) avec le Munshi (le prof) Abdullah bin Abdul al Kadir de Malacca, considéré comme le père de la littérature malaise moderne.

Le Malais venu de nulle part

C’est en lisant son dernier livre The Discursive Construction of Southeast Asia in 19th Century Colonial-Capitalist Discourse, que j’ai retrouvé Thomas de Quincey. Au même moment, en 2016, Farish A. Noor retrouve le grand public. Il écrit et présente une série télévisée en trois épisodes, Inventing Southeast Asia, pour Channel NewsAsia. Tout le talent de Farish A. Noor réside dans cette rencontre, où l’objet d’une thèse écrite pour un public universitaire devient un film de télévision pour une plus large audience, sans compromis sur la qualité ni de l’une, ni de l’autre.

Relire Confessions of an English Opium-Eater, c’est retrouver un instant des plaisirs volés, discrètement effacés par Lagarde et Michard. Mais Farish A. Noor nous embarque bien loin des Paradis artificiels. C’est d’abord la présence au cœur de la campagne anglaise, d’un Malais venu de nulle part qui retient toute son attention ; c’est ensuite, dans les délires récurrents de l’opiomane, le retour de ce Malais qui finit par représenter toute l’Asie. C’est bien sûr ce Malais d’hier dans toute sa diversité que Farish A. Noor oppose à ce qu’il est devenu aujourd’hui, précisément défini, et ce n’est pas négociable, dans la constitution de la Malaisie en 1957.

Farish A. Noor est né à Penang. Du côté paternel, il y a du sang indien-pendjabi et du côté maternel, c’est un Jawi Peranakan, c’est-à-dire une famille d’origine eurasienne-javanaise, avec un peu de sang arabe, qui migra à Penang à la fin du XIXème siècle. « Ma famille ressemble à une publicité United Colours of Benetton, du plus blanc au plus noir », a-t-il écrit. Il est ce Malais antique, venu de la nuit des temps, alors que la Malaisie a fait de lui officiellement un bumiputra, un prince de la terre, dont on aurait coupé les ailes. Il a été confronté très jeune à l’expérience du racisme, à Kuala Lumpur, il paraissait trop indien ou trop javanais et puis à Bornéo, dans l’état malaisien du Sabah, il semblait trop malais. « Nous avons tous de merveilleux et de terribles souvenirs, au final le racisme est un choix moral, personnel et politique », écrit-il.

Au fond le même mot pourrait servir à définir, et le Malais, et Farish A. Noor : fluidité. Aujourd’hui, il vit à Singapour, où il enseigne et continue à brouiller les pistes. C’est un analyste politique et un historien qui le week-end modère la page des fans du jeu virtuel Pirates des Caraïbes. Quand il ne restaure pas de vieux batiks, il fait du tricot et il est membre du groupe d’experts des Nations Unies sur la religion et les politiques en Asie. Il collectionne les livres anciens et les vieux manuscrits, mais il ne désespère pas de publier un roman graphique.

Farish A. Noor est catégorique : « Pas un jeune Malaisien ne devrait penser aujourd’hui qu’il ne pourra pas devenir un jour Premier ministre parce qu’il n’est pas du bon sexe, de la bonne race ou de la bonne religion. La Malaisie est pour moi ouverte, avec des frontières ouvertes sur le large. »

Et pourtant depuis la date de publication de son article, il y a quinze ans, la superposition, en Malaisie, entre Malais et musulman semble chaque jour plus évidente et la fluidité souhaitée est un but qui semble chaque jour plus distant.

SERGE JARDIN a traduit de l’anglais (Malaisie-Singapour) Thomas de Quincey et le Malais venu de nulle part, un essai de FARISH A. NOOR à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 7 de Jentayu.

Illustration © Arief Witjaksana.