Entretien

La Tachkénie

Numéro 7

YEVGUÉNI, VOTRE ESSAI « La Tachkénie » est en fait un essai sur l’absence, sur les bâtiments détruits, sur l’histoire disparue. D’après vous, où se conserve la mémoire historique d’une ville ? Dans l’histoire orale, dans les musées, dans les textes littéraires, dans les archives photographiques ? Tachkent a-t-elle réussi à conserver sa mémoire ?

YEVGUÉNI ABDOULLAÏEV : Ce problème concerne la majorité des grandes villes post-soviétiques. Les projets ambitieux de planification urbaine ignorent la topographie des bâtiments construits aux époques antérieures. Comment conserver au mieux cette mémoire historique ? Partout où cela reste possible, et sous toutes les formes possibles. Pour moi, bien entendu, la solution est la littérature. Même s’il ne s’agit pas vraiment d’une sauvegarde, mais plutôt d’une sorte de psychothérapie, d’un remède à ce stress que provoque la disparition de lieux familiers où j’ai vécu.

De toute évidence, vous connaissez très bien Tachkent. En quoi cette ville est-elle différente des autres, unique à vos yeux ? Quels sont vos lieux favoris à Tachkent ?

Ce qui définit peut-être le plus Tachkent est la présence en plein centre ville de quartiers entiers de maisons à un ou deux étages. Avant, ces endroits représentaient des îlots de verdure et de calme, aujourd’hui les espaces verts se réduisent, mais ils restent encore présents. J’aime aussi plusieurs bâtiments datant de l’époque dite coloniale, dont un abrite justement l’ambassade de France. Et quelques bâtiments en style art-déco soviétique comme le Théâtre Navoï. Et puis le néo-constructivisme des années 60 et 70, qui a mal survécu, car il a été soumis à des soi-disant reconstructions, mais il en reste encore quelques exemples, comme l’ancien Musée Lénine devenu aujourd’hui le Musée d’Histoire.

Malheureusement pour les lecteurs francophones, la littérature ouzbèke contemporaine reste pratiquement inaccessible car peu traduite, que ce soit de l’ouzbek ou du russe. Dans une interview, vous vous êtes décrit comme « travailleur immigré de la littérature russe » car vous écrivez en russe tout en vivant à Tachkent, et traduisez des auteurs ouzbeks en russe. Quels sont les auteurs ouzbeks qui devraient retenir l’attention d’éditeurs francophones et bénéficier d’une traduction en français , d’après vous ?

En ce qui concerne la poésie, de toute évidence, Raouf Parfi (1943-2005), un des plus brillants poètes de la fin du siècle dernier. Pour la prose, je pense à Tagaï Mourad (1948-2003), un écrivain de la trempe d’Aïtmatov ou de Chouchkine, mais j’ai entendu dire qu’il est en partie traduit en français.
Pour parler des vivants, le choix est plus difficile, il y a bien des auteurs et des textes intéressants, mais pour le moment je ne vois personne que je pourrai qualifier de révélation. Je pense que la littérature ouzbèke contemporaine reste relativement refermée sur elle-même, reste isolée des littératures des autres peuples de langues turciques, y compris de la littérature turque. Et on ne ressent pas l’influence de la littérature russe contemporaine ou de la poésie russe des deux dernières décennies. Je ne parle même pas d’influence de la littérature européenne.
Une ouverture exagérée aux influences étrangères n’est certes pas souhaitable mais vaut mieux qu’une autarcie volontairement imposée. J’aimerais vraiment voir une plus grande diversité stylistique, et plus de courants littéraires.

YEVGUÉNI ABDOULLAÏEV est l’auteur de La Tachkénie, un essai traduit du russe (Ouzbékistan) par FILIP NOUBEL et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 7 de Jentayu.

Propos recueillis et traduits par Filip Noubel. Illustration © Arief Witjaksana.