Numéro 7 Histoire et Mémoire

Les dévoreurs de mots

Extrait

Outre la forme et la voix, il doit exister d’autres voies menant au cœur
d’une langue. Et si la méthode des dévoreurs de mots, ensevelie
avec la Ville 1997 et ses habitants, n’était que l’une de celles-là ?

SUR LE SITE INTERNET DES VILLES du Nouvel Ordre International (www.internationalfictionalcities.com), on peut aisément trouver des informations sur les villes récemment fondées qui sont enregistrées sous les numéros 1982 à 1996 et 1998 à 2007. Une carte interactive multifonctions renseigne leur emplacement, donne à voir des photographies tridimensionnelles plus vraies que nature de telle ou telle rue et permet d’obtenir, de la bouche d’un guide virtuel, toutes sortes d’actualités les concernant. Seule la ville numéro 1997 s’est volatilisée, tel un train mystérieux qui au lieu de s’arrêter en gare se serait dérobé à la manière d’un songe sous les yeux des passagers déboussolés sur le quai, comme s’il n’avait jamais existé.
Pourtant, je ne puis oublier cette année-là où ma mère et moi nous tenions sur les quais du métro de la Ville 1997 ; moi, les fesses vissées sur ces bancs de plastique jaune criard dans une longue attente résolue. En ce temps-là, le travail de ma mère nous imposait des navettes fréquentes entre les Villes 1982, 1999 et 2003. Ces villes miniatures, insignifiantes puces dont la population ne dépassait guère les quelques centaines de milliers d’habitants, étaient toutes proches les unes des autres. Les bons jours, on pouvait relier 1982 et 2003 en train sans y laisser plus d’une demi-heure. Cependant, ma mère et moi restions toujours un long moment à contempler la fuite incessante des rames dans l’unique but d’attendre le train N-30, un modèle dont la distribution avait cessé en 1997.
Elle m’est encore presque tangible, cette immense patience dont ma mère avait dû faire montre pour ne jamais me forcer à monter dans un de ces nouveaux modèles, au risque de me contrarier. Selon ses propres mots, j’avais hérité de l’entêtement de mon père. Jadis, elle avait dû faire preuve de la même patience envers lui, du même amour dépassant l’entendement. Pourtant, cet amour se heurtait à des obstacles toujours plus frustrants : avec la raréfaction des modèles N-30, elle et moi passions toujours plus de temps stationnées sur ces quais.
Parfois, elle oubliait tout bonnement le but de notre attente, allant jusqu’à m’oublier presque, moi, la source de toutes nos tribulations, assise à ses côtés. Son regard braqué vers l’avant semblait traverser les gratte-ciels en construction, discerner un monde intangible au sein de la foule. Ma mère, traductrice de son état, paraissait avoir pénétré une dimension momentanément affranchie du langage, un temps coagulé par le silence.
La Ville 1997 semblait s’être également engouffrée dans ce trou noir de la langue, comme un haut-parleur dont on aurait soudain arraché la prise et dont la voix se contorsionnerait autour des enceintes avant de refluer vers l’intérieur, emprisonnée dans la boîte noire de l’Histoire. Le train, dans sa course, avait anéanti la conscience des passagers qui attendaient sur le quai, en un vide dans lequel je pouvais distinguer plus nettement cette foule tout à coup muette dont avait parlé ma mère. Leurs visages écrasés contre les vitres, chacun luttant pour ouvrir la bouche, tous réduits en images silencieuses dans cet assourdissant bruit de moteur, avant que le train ne s’éloigne à toute vitesse, ombre s’estompant dans le flou d’un nuage de poussière.

Par un matin glacial comme le rêve, les habitants de la Ville 1997 se retrouvèrent brusquement incapables de prononcer un seul mot. Au début, chacun crut être le seul à avoir des problèmes de gorge et tous s’époumonèrent en absurdes cris stridents qui leur revenaient en échos, réverbérés dans les bouches béantes de leurs semblables. Ils regardaient les fenêtres si familières, les planchers de bois, les ascenseurs qui ouvraient leurs portes pour les accueillir en leur sein, les feux de signalisation qui changeaient de couleur toutes les quinze secondes, le ciel de bleu cendré qui se reflétait sur le verre incurvé des gratte-ciels. La ville, à peu de choses, était la même que jadis, si ce n’était pour l’homme au sol qui piaulait agenouillé, le doigt pointé vers un panneau suspendu en hauteur. Un autre, en pleine course, y vit imprimés quatre étranges dessins primitifs absolument indéchiffrables. Le médecin, en un geste familier, sortit de sa poche son porte-plume favori ; mais dès que la première goutte d’encre tomba sur le papier, tous les mots se dérobèrent – en toute hâte – de son esprit.
Les habitants de la Ville 1997, dans leur mutisme, arrivèrent à une même conclusion : ce qu’ils avaient perdu n’était pas tant leur voix que la mémoire de leur langue. Autour d’eux ils voyaient tant d’objets familiers, tout autant qu’ils se trouvaient incapables de les nommer.
Les cris, les larmes, les rires, les gestes remplacèrent les mots ; la ville paraissait retombée au stade de l’enfance. La télévision diffusait nuit et jour une neige insensée ; rien qu’en passant la tête par la fenêtre, qu’importait l’heure, on pouvait observer moult incidents violents et sanglants dont personne ne comprenait la cause. Ma mère, qui me portait dans son ventre depuis trois mois, n’avait guère le loisir de se soucier du chaos dans lequel s’enfonçait la ville ; elle reposait sur le lit, muette, le regard fixé sur le dos de mon père attablé au bureau. Lui, hagard, fixait depuis trois jours l’épais manuscrit du roman qu’il venait d’achever. Elle, attendait silencieuse qu’il découvre son existence, ayant épuisé les cris, les pleurs, les coups et les morsures. Mon père ne quittait plus des yeux ces mots étrangers. Même lorsqu’il s’effondrerait au sol, n’ayant rien avalé depuis trois jours, ma mère pourrait lire sur ses joues pâles une expression pathétique qui dissimulerait sa faim.
En ce temps-là, ma mère comme la majorité des habitants de 1997 ignoraient que seule la langue de notre ville avait été endommagée par la toxine (si, comme on l’a dit par la suite, un virus mutant était bien à l’origine des événements). Lorsque, dans la confusion ambiante, on se rendit compte que des forces étrangères (la plupart des habitants de 1997 ne sont pas d’accord avec cette formulation, je le sais) s’étaient emparées de la ville, les chaînes de télévision étaient déjà sous leur coupe et diffusaient des informations et des programmes de divertissement en langues étrangères. Rapidement, un service d’ordre et un gouvernement provisoire furent mis sur pied ; du personnel médical venant de différentes régions s’engouffra dans notre ville sous escorte militaire. De profondes divergences d’opinion régnaient entre les divers experts étrangers quant à la prise en charge des habitants de 1997 et à la question de la souveraineté de la cité, mais tous s’accordaient sur deux points : qu’il était impossible de restaurer chez les habitants la mémoire de leur langue et que l’unique salut de la ville résidait dans l’apprentissage de nouveaux idiomes.
On dit que l’intervention des gouvernements étrangers permit un rapide rétablissement de l’ordre mais la constitution de différentes zones linguistiques rendit inéluctable l’éclatement de 1997. Selon la documentation des Villes du Nouvel Ordre International, les frontières des villes 1982 à 1996 et 1998 à 2007, en plein essor, furent fixées à cette époque. Aujourd’hui, les scories de 1997 sont presque indiscernables au sein de ces nouvelles venues. Quant aux livres et archives qui jadis appartenaient à la cité, avec leurs caractères élaborés d’une grâce aux traits multiples, ce ne sont plus que des fantômes à la langue coupée, errant dans une affliction mystérieuse, incapables de communiquer avec les hommes. Pour imaginer cette ville défunte, seules nous restent des œuvres traduites dont nous sommes incapables de jauger la qualité et une histoire orale, trouée de contradictions, contée par des vieillards.
Les habitants de 1997, s’ils en souffrirent, acceptèrent la venue des troupes de secours avec une immense gratitude, tétant goulûment ces langues nouvelles comme des nourrissons sans histoire. Ma mère était une femme résolue : en ces jours difficiles, elle s’occupa seule de mon père et maîtrisa plusieurs langues étrangères avec une rapidité et un talent qu’on ne lui connaissait pas. À l’inverse, lui s’enferma dans un silence dont il ne sortit plus.

Et le tien, de mutisme, n’est-il pas une séquelle du virus ? Ma mère m’aidait à boutonner mon manteau puis m’entraînait dehors me tenant par la main. N’ayant jamais réussi à obtenir la moindre réponse de ma part, elle n’avait eu d’autre choix que de m’envoyer à l’hôpital passer quantité d’examens où les médecins me plaçaient toutes sortes de fruits sous le nez. Ça, c’est une pomme ! articulaient-ils avec des mimiques si excessives pour des fruits si ordinaires que je ne pouvais m’empêcher d’éclater d’un rire plus démesuré encore. Ensuite, ils posaient leur stéthoscope glacial sur ma poitrine comme s’ils pouvaient y entendre tous les mots qui n’avaient jamais franchi le seuil de mes lèvres. Même si leur diagnostic m’attribuait invariablement un autisme de type sept, j’avais la certitude que ma mère ne s’y fiait pas, qu’elle se doutait que dans mon mutisme, comme dans celui de mon père, résidait quelque chose de plus.
Si je pouvais encore scruter mon reflet et celui de ma mère dans les vitres des trains, je verrais dans ses yeux la lueur d’un espoir sincère. Elle devait espérer que je me lève de mon propre gré et monte avec elle dans la rame pour lui révéler ce secret qui était le mien. En vérité, j’avais de la sympathie pour elle, j’aurais tant souhaité pouvoir lui offrir un peu de réconfort ; mais cet autre moi sur le quai dans le reflet des vitres restait là, immobile, le dos bien droit, le regard absent, jusqu’à ce que retentisse le signal de fermeture des portes et que le train enfin s’en aille.
J’imagine que, petit à petit, le nombre de réfractaires aux langues nouvelles – auxquels appartenait mon père – s’amenuisant, ceux-ci devaient faire face à une incompréhension générale grandissante. Lorsque 1997 fut démembrée au profit des villes nouvelles dans une liesse ubiquitaire où les clameurs et les lumières des feux d’artifice ne toléraient plus la moindre once de ciel vide, ces tenants muets d’une époque révolue semblaient voués à demeurer à jamais dans l’ombre de la ville. Comme on le dirait plus tard : 1997 devint la ville d’entre les villes, l’ombre au creux de la lumière.
Pourquoi mon père était-il parti sans crier gare dans les jours qui suivirent ma naissance ? Je ne peux affirmer qu’une chose : si mon père n’a jamais pu parler la langue de ma mère, personne n’a jamais vraiment compris son mutisme non plus.
Ma mère ignorait que, pendant qu’elle accouchait à l’hôpital, lui avait chargé sur un chariot ses manuscrits et les livres de sa bibliothèque dans le plus grand silence, avant de quitter la maison et de marcher jusqu’à une décharge. C’était une gigantesque décharge, un terrain vague entouré de fils barbelés dans lequel il trouva le reflet d’une ville au rebut d’avoir trop servi. Il y vit aussi des gens hébétés assis sur des vieilleries, regards rivés sur la tour de l’horloge, semblant attendre l’avènement d’une ère quelconque.
Mon père s’assit parmi eux, dans l’expectative silencieuse d’un moment inconcevable. Si quelqu’un avait allumé un feu, ils seraient partis en flammes sans cesser de fixer la ville. Cependant, il faut croire que des hommes prostrés dans une décharge sont capables de ressentir la faim, eux aussi. Voilà d’excellents livres, pourquoi ne pas en déchirer des pages et se les fourrer en bouche pour assouvir la faim ? Qui eut l’idée le premier ? Qui se saisit le premier d’un livre intitulé Les temps heureux apporté par mon père ? Qui déchira la première page ? Au début, il ne put avaler le papier amer qu’à grand renfort d’eau minérale, mais progressivement son visage s’éclaira comme jamais.

Lorsque je goûtai encore et encore aux manuscrits laissés par mon père, je pus petit à petit me faire une idée de ce que lui et les autres avaient pu ressentir à l’époque. Au cœur de ces mots agonisants, dont ils avaient apprécié pour la première fois les saveurs et textures, ces hommes avaient découvert avec délice une maîtrise de la langue plus pénétrante que jamais. Mais, très vite, cette découverte en amena une autre : leurs mots ravalés, ils étaient désormais incapables de partager leurs découvertes de quelque manière que ce fut. Insatiables, ils engloutissaient les phrases mais comprirent dans la douleur sitôt que nous tranchons les mots, ils sont voués à sombrer dans l’amnésie de l’Histoire.
Mon père devait, je le crois, aspirer à partager cette joie – à quelle autre fin aurait-il ramené son manuscrit intact à la maison ? Pouvait-il déjà prévoir, à l’époque, que je serais tout à la fois le premier et le dernier lecteur de son livre ? Sur le quai, dans ces moments où les trains fugaces s’envolaient, j’espérais de tout cœur que, du vide de mon silence, ma mère avait deviné tout cela.

DOROTHY TSE est l’auteure de Les dévoreurs de mots, une nouvelle traduite du chinois (Hong Kong) par CORALINE JORTAY et parue dans les pages du numéro 7 de Jentayu.

Illustration © Arief Witjaksana.