Entretien Amours et Sensualités

Panty

Numéro 6

PANTY, deuxième roman de Sangeeta Bandyopadhyay, a été publié en 2006 et a immédiatement attiré l’attention du public et de la critique avec ses descriptions sans tabou de la sexualité de son héroïne.

Une femme, qui ne sera jamais nommée, ni décrite, arrive à Calcutta et s’installe dans le vaste appartement vide qu’un homme, son amant, lui a prêté. Trouvant dans une armoire un sous-vêtement féminin abandonné, elle est amenée à le revêtir quelques jours plus tard alors qu’elle s’est laissée surprendre par la survenue de ses règles. Elle est alors envahie par la sensualité de l’inconnue auquel il appartenait.

Ainsi débute ce texte court et troublant dont les fils narratifs s’entremêlent et se succèdent sans ordre particulier, dévoilant par touches impressionnistes des éléments de la vie de son personnage. Celle-ci partage une relation tourmentée avec son amant. Elle doit subir une opération à laquelle elle aimerait échapper. Marquée par le drame de la perte d’un enfant, elle s’attache à la petite fille d’un couple vivant sur le trottoir en bas de chez elle. Mais aucune de ces relations ne semble mener nulle part. L’on voit ainsi se dessiner le portrait énigmatique d’une jeune Indienne moderne au cœur d’une ville de Calcutta fantomatique et quasi-abstraite.

Le récit, très intimiste, alterne entre des chapitres dont la perspective adopte le « je », le « elle » voire le « tu » et dont la numérotation semble due au hasard, ce qui donne au lecteur, selon Sangeeta Bandyopadhyay, « la liberté de se mouvoir au sein du roman sans que la structure donnée au texte n’interfère ».

La fluidité du récit est peut-être l’une des caractéristiques les plus envoûtantes de Panty, que son auteur décrit comme « un texte expérimental. (…) [écrit dans] des conditions extrêmes. Dans une sorte d’écriture automatique, qui m’a beaucoup perturbée ».

Si l’évocation de l’amour, du sexe, des déchirements du couple n’ont rien de nouveau dans la littérature indienne, Sangeeta Bandyopadhyay a su leur donner un ton unique et moderne et un style peut-être plus proche de certains romans français contemporains que de la littérature indienne telle qu’elle est connue en Occident. L’auteur a cherché à écrire sur le sexe ou la sensualité dans une perspective philosophique et à s’intéresser non pas à l’acte même mais à ce qui le sous-tend, à ce qu’elle nomme le « sexualisme ».

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Comment êtes-vous venue à l’écriture ? Combien de livres comptez-vous à votre actif à ce jour ?

SANGEETA BANDYOPADHYAY : J’ai commencé à écrire à l’âge de 13 ans. J’écrivais des poèmes mais déjà à cet âge-là, j’envisageais de me mettre au roman. Je créais des personnages dans ma tête. Je me dis maintenant que j’étais faite pour être écrivain car si je n’avais pas trouvé cette voie, je serais devenue folle avec le bruit de fond continuel que font dans ma tête mes personnages et mes réflexions les concernant…
À l’adolescence, je ne pensais pas du tout à publier mes poèmes. Je n’avais aucune idée du fonctionnement du milieu littéraire. En plus, j’écrivais des poèmes expérimentaux que personne ne comprenait mais j’adorais les lire à mes amis, ma famille, les voisins, mes petits copains, les domestiques, bref à qui voulait bien m’écouter. Mon oncle maternel était membre du parti communiste au pouvoir à l’époque et il m’emmenait à des réunions. Je lisais même mes poèmes aux membres de son comité !
À quatorze ans, j’avais déjà un cahier plein de poèmes et une trentaine de lecteurs. Ça me suffisait. C’est seulement à l’âge de 26 ans que j’ai compris qu’il était possible de publier ses propres écrits ! J’ai publié pour la première fois un poème en 2001 dans le magazine littéraire le plus prestigieux du Bengale, Desh, un magazine qui a plus de 80 ans. En 2004, mon premier roman est sorti dans ce même magazine. Mon deuxième roman est Panty, suivi par Abandon. À ce jour, j’ai écrit environ 17 romans, dont certains sont très courts comme Panty. Et j’ai aussi écrit près d’une soixantaine de nouvelles.

Pouvez-vous nous parler de l’écriture de Panty ? Quelle en a été l’inspiration ?

Tout d’abord, je dois préciser les circonstances dans lesquelles j’ai commencé à écrire Panty. Je venais de terminer l’écriture d’un très long roman, de près de 750 pages et j’étais épuisée. Mais le sujet de Panty s’est imposé à moi et d’une certaine manière, je n’ai pas eu le choix : il fallait que j’écrive. L’histoire m’obsédait et je devais la mettre sur papier le plus vite possible, de peur que ça m’échappe. Ce n’était pas comme pour certains romans qu’on laisse mûrir longtemps. Au contraire, ce fut très spontané et j’avais un besoin impérieux d’écrire, comme une fièvre que l’on reconnaît quand elle vous envahit.
Je dois dire aussi que mon inspiration était de nature très visuelle et je ne sais toujours pas si ça s’apparentait à un rêve ou bien au désir conscient d’écrire comme personne ne l’a fait avant, du moins dans l’histoire de la littérature bengalie.
Mon sujet était unique et nécessitait une approche unique qui ne se prêtait pas à une longueur comme celle de mon précédent roman. L’histoire exigeait une écriture différente. L’anonymat de mes personnages, la géographie très ouverte du roman, la structure temporelle indéterminée viennent de là. Le milieu de l’histoire peut être le début et la fin le milieu… Cela donne à l’écrivain, mais aussi au lecteur, une certaine liberté de mouvement à l’intérieur du roman. L’anonymat aussi procure une forme de liberté, et pour moi c’est une des forces du texte, mais je n’ai même pas eu à y réfléchir. C’est venu naturellement. Pour quelqu’un qui vit dans une métropole moderne, l’anonymat est une réalité. Vous êtes dans la foule mais solitaire et anonyme.

Parlez-nous de votre prochain livre.

Un auteur oublie plus vite ce qu’il a écrit que son lecteur le plus enthousiaste. Et heureusement pour lui car ainsi, il peut se permettre de changer d’approche dans son écriture et de créer des textes qui n’ont rien à voir avec ce qu’il faisait par le passé. C’est comme ça que je fonctionne, en tout cas. Au début de ma carrière, j’ai écrit des textes très courts et très symboliques. Des textes durs et oppressants, rédigés dans une langue métaphorique et poétique. Or maintenant, j’ai envie de passer à quelque chose de complètement différent. J’ai envie d’écrire un long roman, avec plein de personnages, de rebondissements, de péripéties, de dialogues. Un roman aussi foisonnant et magnifique que l’est Bombay ! Bombay est une ville extraordinaire. Tout le monde parle de l’énergie et de l’état d’esprit éternel de Bombay et moi j’aimerais essayer de voir la ville d’un autre point de vue.
On ne peut pas comparer Calcutta et Bombay. Je ne crois pas qu’il soit possible d’écrire un livre comme Panty à Bombay… Je ne veux pas dire par là que Bombay est dénuée de mystère mais c’est une ville gigantesque. Calcutta est provinciale par rapport à Bombay et par là même, elle fournit à l’individu qui se trouve dans un processus de création l’espace intérieur dont il a besoin dans sa quête, une sorte de vide, d’espace indéfini qu’on trouve à Calcutta. Mais maintenant, je veux explorer les possibilités de Bombay et j’aimerais que mon écriture ausculte les paradoxes, mais aussi le chagrin ou la culpabilité qui font de Bombay ce qu’elle est. Je suis impatiente de m’y plonger.

SANGEETA BANDYOPADHYAY est l’auteur de Panty, un roman dont des extraits traduits du bengali (Inde) par MARIELLE MORIN sont à découvrir dans les pages du numéro 6 de Jentayu.

Photo © English PEN.