Note de lecture Amours et Sensualités

Les ombres du royaume

Numéro 6

LES NEUF NOUVELLES du recueil The Royal Ghosts, duquel est tirée la nouvelle éponyme et publiée dans Jentayu sous le titre « Les ombres du royaume », se déroulent dans le Katmandou d’aujourd’hui, plus précisément celui des années 2000, entre le massacre de la famille royale et la révolte maoïste, période troublée dont les répercussions restent au cœur de l’actualité népalaise.

Samrat Upadhyay dépeint ces événements politiques à travers le prisme des vies ordinaires de citoyens de basse caste ou de classe moyenne. Ainsi, Ganga, chauffeur de taxi un peu soupe au lait, découvre l’homosexualité de son frère le jour de l’assassinat de la famille royale en juin 2001. Cette révélation le choque bien davantage que la mort du roi.

Avec la même subtilité, l’auteur dresse également le portrait de Pitamber qui, face aux injustices et à l’hypocrisie des mouvements rebelles, en vient à perdre la foi lorsqu’il recueille une jeune veuve et son fils qui ont vu leur époux et père égorgé devant eux par les Maoïstes. Comment penser une égalité sociale dans une société ultra-conservatrice, quand les mouvements revendiquant davantage de liberté sont eux-mêmes corrompus et d’une violence barbare ?

Upadhyay dénonce les travers d’une société enfermée dans ses traditions ancestrales mais, en ne se plaçant pas nécessairement du côté du progressisme, il évite avec brio le piège du manichéisme. Ainsi, dans « Father, Daugther », l’histoire est racontée du point de vue d’un père au cœur lourd, coincé entre la peur du qu’en-dira-t-on et le désir de voir sa fille heureuse, celle-ci préférant un fils de cordonnier au riche médecin qui lui était destiné.

Upadhyay, qui vit depuis plus de vingt ans aux États-Unis et écrit en anglais pour un lectorat principalement occidental, puise la totalité de son inspiration dans sa culture d’origine. Sans aucun jugement, il fait entrer le lecteur dans un moment clé de la vie de personnages que l’on quitte ensuite en proie à des situations irrésolues. Rares sont les fins heureuses dans ce recueil d’une lucidité féroce. Ainsi, dans « The Wedding Hero », un riche célibataire décide d’organiser un mariage fastueux pour un couple de basse caste, mais ses bonnes intentions mèneront à un dénouement douloureux tant pour lui-même que pour ceux qu’il voulait aider.

Ces nouvelles très réalistes ouvrent une fenêtre sur une société citadine rarement décrite dans le monde occidental, et amorcent des dialectiques universelles : individu et société, petites histoires et grande Histoire, tradition et modernité. Pour Upadhyay, la vie est faite « de constantes négociations entre limites et libertés, quelle que soit notre culture ». Telles sont bien les tensions qu’il décrit si subtilement dans The Royal Ghosts.

Photo © Wikipedia Commons.

AMANDA SHERPA-ATLAN a traduit de l’anglais (Népal) Les ombres du royaume, une nouvelle de SAMRAT UPADHYAY à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 6 de Jentayu.