Extrait Amours et Sensualités

Flamingo Valley

Numéro 6

LING KO MUI, la belle de Flamingo Valley ! s’exclame le vieux Malais. Dis donc, t’as toujours la classe !
Vieilles et vieillards relèvent leur tête jaune et fripée, telles des tortues de mer, et Deddy Haikel esquisse un geste de magicien. Ling Ko Mui se tourne péniblement vers lui.
Oui, toi. C’est à toi que je parle, ma jolie.
Mais les yeux voilés de la vieille Chinoise fixent à nouveau le téléviseur, un documentaire de voyage en mandarin.
Tu te rappelles quand tu voulais faire un tour sur ma moto ? Quand t’es venue me voir jouer au National Theater ? Quand ton petit ami chinois m’a passé à tabac dans Bencoolen Street ? C’est moi, Deddy Haikel !
Il s’empare de sa guitare, toujours à portée de main, et gratte les premiers accords de Barbara se déhanche dans Bugis Street. Sa voix n’est plus ce qu’elle était, surtout depuis l’opération, mais elle touche quelque chose en Ling Ko Mui qui plisse les paupières et porte son regard presque dans le sien.
Elle est nyanyuk, explique un vieux Chinois d’une voix chevrotante en faisant tourner son index près de sa tempe. Se souvient de rien. Même pas capable de reconnaître sa fille.
Deddy Haikel laisse s’éteindre le riff, pose le pied sur une chaise.
Ce service est celui des nyanyuk, non ? lance-t-il. Ne te crois pas plus intelligent, toi aussi t’as le ciboulot ramolli !
Il pivote mais Ling Ko Mui a détourné les yeux, comme lorsqu’elle avait dix-huit ans, la première fois qu’il lui avait proposé de danser. Il y a de ces souvenirs qui transpercent les épaisseurs de la mémoire, des détails sans importance que l’on conserve, qui vous encombrent, mais impossible de les bazarder car la seule manière de s’en délester est de passer l’arme à gauche.

***

Il venait de terminer son set dans le modeste pub, des reprises des Stones et des Beatles jouées avec la guitare qu’il avait pu s’offrir au bout d’un an et demi grâce à l’ argent gagné comme livreur de journaux. Quand Cliff Richard et les Shadows avaient joué au Happy World en 1961, il avait séché les cours pour assister au concert. Quel pied ! Il descendit de la petite estrade et se dirigea vers le bar. Situé à proximité des baraquements, l’établissement était fréquenté par les soldats anglais. Parmi les uniformes kaki, il remarqua une jeune Chinoise vêtue d’une ample jupe blanche, l’air sage sur son tabouret. Il se demanda si elle était accompagnée – peu de filles sortaient seules le soir, en particulier dans les bars. Quand il atteignit le comptoir, elle se tourna vers lui.
Tu joues très bien.
Merci. Tu viens souvent ici ?
Mon père est le propriétaire. Nous habitons à l’étage.
Ça doit être bruyant.
Des fois, mais j’adore la musique. Seulement, je ne comprends pas pourquoi il n’y a que des Eurasiens ou des Malais comme toi. Jamais on ne voit des musiciens chinois.
Vous autres Chinois ne pensez qu’au business ! s’amusa-t-il. Vous êtes trop occupés à faire de l’ argent.
C’est triste.
Non, le monde est ainsi fait. Comme ça, ton père peut me payer cinq dollars pour le set de ce soir.
Écoute, je meurs de faim. Si on allait manger quelque chose ? J’ai vu que t’ avais une moto.
D’ accord. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
Fais-moi la surprise. À condition qu’on y aille à moto.

(…)

AMANDA LEE KOE est l’auteur de Flamingo Valley, une nouvelle traduite de l’anglais (Singapour) par FRÉDÉRIC GRELLIER et à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 6 de Jentayu.