Note de lecture Woks et Marmites

Une nourriture sans dieux

Numéro 5

LE TITRE DU LIVRE EST FORT. Anna hé pourna brahma est une expression en marathi (langue du Maharashtra) qui signifie que la nourriture sacrée représente dieu, pourna signifiant la totalité.  Néanmoins, l’auteur, Shahu Patole, joue sur les mots puisqu’il transforme pourna en apoorna, qui signifie tout le contraire ! Il s’agit de la nourriture des intouchables, les Dalits, les hors-castes, ceux qui ne peuvent atteindre le « pourna brahma ».

L’auteur analyse les habitudes alimentaires de deux catégories de la toute dernière caste, à savoir les Mahar et les Mang de la région du Marathwada, située à l’intérieur de l’État du Maharashtra, à l’ouest du sous-continent indien. L’auteur, lui-même issu de l’une de ces deux castes, présente les traditions culinaires des Dalits, traditions longtemps méconnues et souvent peu étudiée. Il reste soucieux de distinguer les Mang des Mahar d’avant-conversion, ces derniers s’étant convertis dans les années 1950 au bouddhisme et ayant renoncé à l’appellation de Mahar.

Selon Shahu Patole, bien que spécifique, la tradition culinaire des Dalits s’est structurée sur un mode d’élaboration « top down », du haut (castes supérieures) vers le bas (castes inférieures). Jamais cette cuisine dalite ne sera connue des castes supérieures : elle est restée plutôt insulaire.

L’auteur, personnalisant son récit avec divers souvenirs vécus et expériences personnelles, donne à comprendre le ressentiment et l’impuissance des Dalits face à toute une réalité sociale et culturelle opprimante. Son propre ressentiment transparaît parfois, même s’il avance que la colère est absente de son texte. Analysant les tendances alimentaires chez les Mahar et les Mang, son livre est une source d’information sur les raisons de ces choix alimentaires. Il est aussi un condensé de recettes. Shahu Patole n’hésite pas à nourrir son récit de métaphores, d’expressions en marathi, d’analogies avec les textes anciens, mais aussi à faire appel aux coutumes et fêtes villageoises, aux récits folkloriques et de sacrifices d’animaux pour illustrer son propos.

En même temps, tout rappelle l’exclusion, la marginalisation, l’isolement, la condition sous-humaine des Dalits. Les allusions aux trois états ou qualités fondamentales de la philosophie indienne – le satva, l’état de pureté ; le rajas, l’état intermédiaire ; le tamas, l’état de pesanteur – sont fréquentes. À cet égard, les textes anciens établissent bien un rapport entre la nourriture et la nature de l’homme, ce que l’auteur déplore.

Lorsqu’il décrit les recettes, l’auteur indique clairement « si les épices sont disponibles » ou « si l’on a les ingrédients »… Il s’agit bien de recettes d’une population qui mangeait pour survivre, y ajoutant au mieux quelque assaisonnement. Il s’agit bien, donc, d’une cuisine de survie et non d’une cuisine de plaisir. Aujourd’hui, si la situation a évolué, les cicatrices sont toujours palpables.

VASUMATHI BADRINATHAN a traduit du marathi (Inde) Une nourriture sans dieux, un extrait d’essai de SHAHU PATOLE à découvrir dans les pages du numéro 5 de Jentayu.