Note de lecture Woks et Marmites

La mère nourricière

Numéro 5

MRINAL PANDE, APRÈS AVOIR commencé sa carrière littéraire comme romancière et nouvelliste en hindi (comme sa mère la grande écrivaine Shivani), se tourne vers l’anglais et le journalisme. Bien que née dans le Madhya Pradesh, elle a passé son enfance et sa jeunesse à Nainital dans les montagnes himalayennes, avant de faire ses études supérieures à Allahabad puis aux États-Unis, en histoire et architecture de l’Inde ancienne.

Elle a été rédactrice en chef pour le quotidien Hindustan  à Delhi et conseillère pour la chaîne de télévision nationale NDTV, après avoir dirigé le magazine féminin Vama (1984-7) et l’hebdomadaire Saptahik Hindustan. Elle a également été la première femme à présider le bureau de Prasar Bharati, diffuseur des chaînes nationales de radio (All India Radio) et télévision (Doordarshan) (2010-14), et elle travaille jusqu’à présent en tant que chroniqueuse pour le quotidien Indian Express, tout en continuant à écrire de la fiction, la prochaine en hindi. Très engagée dans la défense des femmes victimes d’injustices diverses et actrice importante du militantisme féminin, elle est la fondatrice de l’association Indian Women’s Press Corps qu’elle préside.

Le livre Devi, Tales of the Goddess in our Time, reflète cet engagement social passionné. Comme l’indique le titre toutefois, c’est aussi un livre sur la Déesse, c’est-à-dire la figure de la femme divinisée dans la grande mythologie classique, les traditions locales, notamment celles de la région sub-himalayenne dont est native M. Pande. Lire Devi, c’est donc se familiariser avec le grouillant panthéon des divinités hindoues, mais d’une façon informelle, non savante et surtout racontée à la manière dont se racontent les histoires depuis des siècles dans les familles indiennes. C’est bien sûr faire connaissance avec ce panthéon par des voies non normatives et même souvent provocatrices au regard de l’idéologie brahmanique orthodoxe, fondamentalement, comme le disait Sudhir Kakar, mâle, du moins de l’idéologie simplifiée telle qu’on la connaît par sa vulgate (Sita modèle de la femme soumise et injustement renvoyée, etc.) : c’est ainsi qu’on redécouvre le Mahabharata et le Ramayana, pour ne citer que les plus connus des grands textes hindous en Occident, du point de vue des femmes qui en sont des actrices vigoureuses, originales, nullement soumises, passionnément engagées à faire triompher le juste et le bien en dépit de toutes les raisons d’État et lâchetés privées mises en avant par les hommes. On voit le rapport entre l’engagement de la journaliste et le fil conducteur du livre, son titre même : la Déesse est la force, toujours active chez les millions de femmes illettrées et lettrées, et sans cesse réactivée par la tradition des conteurs et des conteuses, qui peut subvertir l’autorité la plus implacable et triompher de l’injustice.

Loin de représenter l’obscurantisme et la passivité ou le facile « opium du peuple », le tissu religieux dans toutes ses histoires à la gloire de l’énergie féminine est donc un allié puissant du combat que livrent pied à pied les femmes brimées d’aujourd’hui dans les villages du sous-continent comme dans ses métropoles. Dans le livre, le fil du reportage social se tisse tout naturellement à celui des histoires de déesses, impliquant assistantes sociales, syndicalistes, militantes, victimes anonymes qui se dressent contre l’injustice et parfois triomphent parfois sont défaites mais jamais ne renoncent, le tout dans une prise de conscience sociale grandissante et une volonté acharnée de ne pas se laisser priver de parole : dénoncer le mal et l’injustice, c’est déjà lui barrer la route.

Troisième et dernier fil dans ce roman-reportage : l’histoire de la famille, pleine de personnages hauts en couleurs, d’humour et d’ironie, la grand-mère faisant le lien avec l’univers des déesses car elle en est la principale narratrice dans l’espace privée de la famille. Avec l’histoire de la famille, c’est l’histoire du passage d’un monde à l’autre, de celui de la pré-modernité à celui de la modernité, de la science et de la médecine (le père est médecin) : en fait la contradiction est loin d’être aussi radicale qu’on l’imagine en formulant les choses ainsi, car l’univers contemporain apparaît comme une des nombreuses possibilités que peut accommoder, fût-ce en le ridiculisant parfois, l’univers polymorphe et drolatique du cocon familial traditionnel.

Le style d’écriture de Mrinal Pande enfin, souvent bref et incisif, caustique à l’occasion, est aussi souvent lyrique et dramatique. Jamais ennuyeux, le livre instruit et divertit, comme tout bon ouvrage.

ANNIE MONTAUT a traduit de l’anglais (Inde) La mère nourricière, un extrait de roman de MRINAL PANDE à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 5 de Jentayu.