Entretien Woks et Marmites

Manastchi

Numéro 5

HAMID, VOUS AVEZ DIT dans une interview : « Je n’ai jamais vu cette diversité de cultures et de peuples décrite dans la littérature soviétique. » Vos romans Contes du chemin de fer, ainsi que votre dernier roman encore non-publié, Manastchi – Le conteur de Manas, sont de parfaits exemples de la coexistence, mais aussi des conflits des cultures en Asie centrale. Pourquoi ce thème est-il si proéminent dans votre œuvre ? Les autres écrivains d’Asie centrale soulignent-ils cet héritage mixte, ou, au contraire, se replient-ils sur leur propre culture dans un discours mono-ethnique ? Les frontières relativement jeunes de l’Asie centrale contemporaine isolent-elles les écrivains ?

Hamid Ismaïlov : Je pense que c’est un problème qui dépasse la spécificité soviétique. Prenez pour exemple la littérature anglaise ou française (ou tout autre littérature européenne), et vous verrez que tous les personnages principaux sont des Blancs. C’est pratiquement impossible de trouver des personnages non-Blancs, sauf si l’auteur est lui-même non-Blanc. Au contraire, le monde dans lequel j’ai grandi et vécu était un riche mélange de langues, de croyances, d’attitudes par rapport à la vie. Mon seul but est de dépeindre cette réalité qui m’entourait, et dont je faisais partie.
C’est la même chose ici au Royaume-Uni. Un de mes derniers romans, Gaya, la reine des fourmis, décrit des personnages divers : l’un est à moitié ouzbek, les autres sont turcs, irlandais, karakalpak, anglais, français, indiens, etc. Pour moi, c’est très étrange d’observer le gouffre qu’il y a entre la réalité telle qu’elle est décrite dans les livres ou dans les films, et celle qu’on vit au quotidien.
En ce qui concerne mes compatriotes, ils écrivent des romans purement ouzbeks, et pour des lecteurs ouzbeks uniquement. Et c’est la même chose pour les écrivains kirghizes ou tadjiks. Je considère que c’est précisément cette culture mono-ethnique, mono-raciale et ghettoïsée qui est responsable de l’état actuel du monde, de sa violence et de ce nationalisme omniprésent.

Comment est perçue la littérature d’Asie centrale aujourd’hui ? Tout d’abord, dans sa région d’origine : les gens lisent-ils leur propre littérature ? Existe-t-il des plateformes et des espaces pour accéder à ces textes ? Quel est le paysage linguistique – les gens lisent-ils en langues locales ou en russe ? Y-a-t-il des traductions entre le kirghiz et le tadjik, ou l’ouzbek et le kazakh ?

La littérature ne meurt jamais, ceci est d’autant plus valable en Asie centrale où l’art de raconter des histoires a une tradition millénaire. Il suffit de mentionner le Manas, la plus longue épopée au monde. N’oublions pas que dans les Mille et Une Nuits, chaque épisode est raconté au frère du sultan de Samarkand.
Mon ami Marat Akhmedjanov, en charge de la maison d’édition Silk Road Media, organise chaque année un festival littéraire. Cette année, il a reçu 1400 manuscrits pour son concours littéraire. Les textes sont pour la plupart écrits en russe, mais certains écrivent aussi dans leur langue. Et le second prix du concours a été attribué à un écrivain ouzbek, Moukhammad Charif, pour une œuvre écrite en ouzbek.
En ce qui concerne les traductions, les gens sont relativement actifs en Ouzbékistan. De jeunes traducteurs introduisent des œuvres traduites de langues européennes et asiatiques, car il existe une revue de littérature mondiale, Jahon Adabiyoti. Mais les traductions entre langues d’Asie centrale restent extrêmement rares.

Comment cela se passe-t-il en dehors de l’Asie centrale ? Cette littérature est- elle intégrée à la littérature mondiale ? Quels sont les principaux obstacles à une meilleure connaissance des auteurs de cette région ?

Il existe ce festival organisé par mon ami, dont je vous ai parlé. Mais en général, la situation m’évoque une vieille blague soviétique : quelqu’un envoie une question à la radio arménienne, connue pour ses réparties et son sens inné de l’humour : « Les enfants de généraux peuvent-ils devenir maréchaux ? » La radio arménienne répond : « Non ! » « Mais pourquoi ? », demande l’auditeur. La radio lui répond : « Parce que les maréchaux ont leurs propres enfants. »
Comme je l’ai dit, il est quasiment impossible de rencontrer l’Autre dans la littérature européenne, et ceci se répercute sur les lecteurs. Ceci est vrai non seulement pour la littérature d’Asie centrale, mais pour d’autres, considérées à tort comme « mineures » : la littérature géorgienne, bosniaque, mongole ou estonienne. Si on suit la parabole de cette anecdote soviétique, ces littératures n’ont même pas le grade d’officiers, elles sont de simples soldats.

Ce numéro de Jentayu est consacré à la cuisine et à la médecine traditionnelle en Asie. Ces traditions sont-elles préservées en Asie centrale ? Quel est votre plat préféré ?

J’admire toute tentative d’intégrer l’altérité à notre expérience, que ce soit en cuisine, en musique ou en littérature. Apparemment, l’Asie centrale a réussi à s’implanter non pas en littérature, mais en gastronomie : on trouve aujourd’hui des restaurants ouzbeks ou kirghizes dans toutes les grandes villes européennes. Toutefois, le doner kebab turc est bien plus répandu que le plov ouzbek, et cela se vérifie en littérature : Orhan Pamuk, Elif Shafak sont bien plus connus que n’importe quel auteur d’Asie centrale. Mais il y a de l’espoir : le plov vient d’être inscrit au patrimoine culturel de l’Unesco ! En fait, le plov est ma spécialité. Ma grand-mère avait l’habitude de dire : « Puisque tu sais si bien écrire de la poésie, tu dois être aussi bon à la préparation du plov. Ces deux choses sont des histoires de goût ! ».

Dans une interview, vous dites : « On reconstruit et déconstruit la réalité en brisant les mythes, les mensonges, les clichés et la propagande. C’est pour cette raison que les dictateurs ont peur des écrivains. » La littérature d’Asie centrale peut-elle exercer un pouvoir politique sur les sociétés dont elle est issue ?

En apparence, il est très difficile de mesurer l’influence que peut avoir la littérature sur la politique, mais le fait que de nombreux écrivains et poètes d’Asie centrale soient sous les verrous, interdits de publication ou expulsés de leurs pays indique bien qu’ils représentent une alternative. Je les compare toujours au taon qui irrite les vaches, les bœufs ou les ânes, voire les éléphants, et qui les force à changer de direction.

HAMID ISMAÏLOV est l’auteur de Manastchi, un roman dont un extrait traduit de l’ouzbek et du russe par NAZIR DJOUYANDOV et FILIP NOUBEL est à découvrir dans les pages du numéro 5 de Jentayu.

Propos recueillis et traduits par Filip Noubel.