Note de lecture Cartes et Territoires

Proche distance

Numéro 4

HISTORIQUEMENT, les aides domestiques travaillaient uniquement pour le lit et le couvert dans des foyers aisés de l’est du Bengale, alors à prédominance rurale. L’introduction du salariat lors de la période coloniale britannique a conduit à l’introduction d’une rémunération pour les domestiques mais, encore aujourd’hui, après deux Indépendances successives (1947, 1971), aucun salaire minimum n’a été fixé par le gouvernement bangladais pour le personnel d’aide à domicile – que celui-ci travaille à temps plein ou à temps partiel. De même, aucune réglementation n’a été établie concernant le nombre de jours de repos par semaine ou le nombre d’heures travaillées par jour. Il n’existe, à vrai dire, aucun débat public sur le sujet.

Les aides domestiques hommes sont aujourd’hui rares, ces tâches étant surtout dévolues à des femmes. Bien que les femmes au foyer, c’est-à-dire les maîtresses de maison, accomplissent aussi certaines tâches domestiques, la distance de classe, tout particulièrement dans les foyers urbains de classe moyenne, reste insurmontable. Les aides domestiques prennent soin du canapé ou du lit de leurs employeurs, mais elles ne sont à aucun moment autorisées à s’y asseoir ou à s’y étendre.

J’ai pris contact avec des femmes au foyer de la classe moyenne urbaine et je leur ai expliqué que je souhaitais les photographier avec leur aide domestique, côte à côte, dans leur salon. À travers ce travail, je souhaite déconstruire le « tabou spacial » de ces foyers de classe moyenne urbaine, qui est en fait un tabou de classe. Bien que maîtresse de maison et aide domestique habitent le même espace, leurs privilèges sociaux et économiques sont diamétralement opposés. Mon travail explore ainsi la possibilité de tisser un lien d’intimité entre ces femmes qui, selon la pensée dominante au Bangladesh, ne seraient pas égales entre elles. Cette pensée, nous l’avons malheureusement intériorisée. Bien que la durée de ce lien intime soit courte, et tout en restant consciente que mon intrusion – aussi exceptionnelle soit-elle – ne remettra pas en cause ces distinctions de classe profondement ancrées, je crois fermement au pouvoir réformiste de la photographie.

Je souhaite que ma démarche invite à réfléchir sur la nécessité d’un changement dans nos relations avec les aides domestiques, qui, loin d’être « naturelles », ne sont en fait qu’une construction historique et sociale.

JANNATUL MAWA est l’auteur de Proche distance, un essai photographique à découvrir dans les pages du numéro 4 de Jentayu.

Photo © Jannatul Mawa.