Numéro 3 Dieux et Démons

Le vieux ficus

Entretien

M. SHOIM ANWAR se passionne pour l’écriture dès l’école primaire et développe son sens de l’observation en s’inspirant de petits événements quotidiens pour écrire des histoires dans lesquelles il mélange réalité et imagination. Au début des années 1980, il commence à envoyer ses œuvres aux médias dans l’espoir d’être publié et essuie de nombreux refus. La première nouvelle publiée en juillet 1985 par le Surabaya Post, “Potret Siti Katonah”, raconte l’histoire d’une villageoise abusée par le fils du maire qui refuse de reconnaître l’enfant que porte la jeune fille. Son nom émerge ensuite rapidement comme l’un des nouveaux espoirs de la littérature indonésienne et il remporte plusieurs prix d’écriture à l’échelle régionale.

Ses nouvelles ainsi que son travail de critique sont caractérisés par le souci de mettre en valeur la lutte contre l’injustice et la contestation du régime de l’Ordre Nouveau (1965-1998). M. Shoim Anwar a recherché minutieusement toutes les allusions à la dictature pour effectuer sa thèse et son œuvre est elle-même composée d’un certain nombre de textes à caractère contestataire. Il estime que, si la justice ne peut être obtenue par les voies légales, l’écrivain et ses lecteurs peuvent au moins se reconnaître dans leur révolte commune et y trouver un certain réconfort et l’espoir de construire une société plus juste. Il semble aussi hanté par le besoin d’affirmer la place et le rôle des artistes dans l’élan de contestation qui s’est formé petit à petit au sein de la société de l’Ordre Nouveau, comme en témoigne la teneur de plus en plus politique de ses textes au fil des années 1990.

M. Shoim Anwar est enfin un observateur sensible de l’évolution de la société javanaise et des rapports entre tradition, religion et modernité. La recherche d’un équilibre entre ces trois axes est à ses yeux primordiale pour le bien-être des individus.

Il nous en dit plus sur les origines de sa nouvelle “Le vieux ficus”, inspirée par un arbre qui a bel et bien existé dans sa ville natale :

« L’idée de cette nouvelle vient en effet d’un ficus qui était considéré comme sacré et qui a poussé jusqu’à devenir énorme en plein cœur de la ville de Jombang, à Java-Est, ma ville natale. Peut-être faut-il y voir des restes des croyances javanaises de l’époque hindoue, en tous cas la société considère souvent que les gros ficus sont habités ou gardés par des créatures surnaturelles.

Mais en réalité cette nouvelle a aussi un sens allégorique. J’ai utilisé le ficus comme symbole de la situation politique de l’Indonésie à cette époque. Comme vous le savez, en 1993, le président Soeharto était encore au faîte de sa puissance, il était président depuis déjà 27 ans et il était déjà « vieux ». Bien qu’une élection présidentielle était organisée tous les 5 ans, il n’y avait aucun parti politique ou membre du parlement qui eut le courage de présenter un autre candidat. Tous les partis et les membres du Parlement se rangeaient derrière Soeharto comme candidat à sa propre succession. Peut-être était-ce par peur, à cause de pressions politiques de la part du gouvernement de cette époque. Ceux qui auraient osé présenter un autre candidat auraient été considérés comme « opposants », ce qui aurait compromis leur position.

Dans la nouvelle, j’ai écrit que cela faisait déjà « 5 ans » que l’annonce pour couper le ficus était sortie, mais personne n’avait osé se présenter. Cette période de 5 ans symbolise le mandat présidentiel de 5 ans, au terme duquel il faut réorganiser une élection. »

LAURA LAMPACH a traduit la nouvelle Le vieux ficus, de M. SHOIM ANWAR, à découvrir dans les pages du numéro 3 de Jentayu.

Photo © Shahriar Erfanian.