Numéro 3 Dieux et Démons

Nouvelles de l’embarquement

Note de lecture

SI LA POÉSIE EST partout, elle n’est pas de nulle part. Elle se nourrit des ici et des là, s’inspirant de la vie. Nos vers ici sont birmans. Ils lèvent donc sur la Birmanie le voile de ceux qui en sont drapés.

On trouvera ici (ndlr : dans l’Anthologie de poésie contemporaine birmane [Arkuiris, 2009]) quatre-vingt-deux poèmes de quarante-et-un auteurs. Tous ont été choisis dans le respect d’une diversité qui caractérise le monde de la création en Birmanie ; un monde souvent traversé par le désarroi parce que créer n’est jamais facile ; parce qu’il est des circonstances où créer est un défi à l’ordre établi. Dans un fouillis d’isolements qui condamne généralement à l’échec toute velléité d’entreprise systématique, ce livre présente une poésie birmane diverse, moderne et vibrante. Sur le qui-vive. En alerte, mais aussi profondément ancrée dans son histoire.

Deux phénomènes ont concouru à faire entrer la poésie birmane dans la modernité. En 1968, Maung Tha Noe publie L’Ombre du Sapin, une anthologie de la poésie romantique occidentale où l’on retrouve, traduits ou revus, Baudelaire, Byron, Rilke ou Shelley… Dès lors, les poètes birmans s’écartent des formes traditionnelles de la versification, et engagent leurs travaux dans la lignée de leurs confrères européens. Le deuxième élément de cette régénération poétique s’appelle Dagon Tar Yar, un poète soucieux d’injecter de l’engagement idéologique dans l’écriture, de la politique dans les strophes. Il met son talent et ses poèmes au service d’une cause : le réalisme socialiste.

Qu’elle soit d’inspiration romantique, centrée sur le moi et le néant, ou au contraire pourvue d’une charge sociale, la poésie birmane que l’on voit se mettre en place dans ces années-là n’est pas officielle. Elle n’est pas publiée, ou très peu. Seuls les magazines, et parmi eux le plus célèbre, Mo Wai, offrent une tribune aux poètes. Ouverts au monde et à ses influences, perméables au rayonnement d’un Occident triomphant, les poètes birmans s’approprient des concepts qui, sous leur plume, évoquent la force d’une poésie nouvelle, puissamment originale : nombreux sont ceux qui invoquent, comme on invoquerait une divinité, les notions de “formalisme”, et bientôt de “postmodernité” ou de “déconstructivisme”. Qu’importe que ces concepts ne recouvrent pas exactement le sens qu’on leur donne en Occident, l’essentiel est ce désir d’appropriation, cette ardente volonté de s’emparer de l’autre et de l’ailleurs qui motivent la poésie birmane depuis maintenant près de cinquante ans. Certains se réclament de Foucault, d’autres en appellent à la philosophie de Derrida, d’autres encore situent Wittgenstein à la source de leur inspiration, mais ce qui se dessine sous la silhouette de ces visages rapportés, ce qu’il faut voir derrière cet exotisme de l’Occident, c’est la création d’une poésie proprement birmane, pourvue d’une identité forte et lumineuse : universelle, sans doute, comme toute poésie véritable.

Si les auteurs d’après-guerre ont privilégié les thèmes politiques (la paix impossible et désirée, l’impasse démocratique, l’apologie anticoloniale), le glissement progressif du pays vers l’autoritarisme a conduit les poètes à modifier lentement le contenu de leurs œuvres. Ainsi est-on passé d’une poésie chargée politiquement à une poésie investie socialement et psychologiquement. L’homme face à lui-même a remplacé l’homme face à l’État. Voici peut-être la poésie birmane telle qu’il faudrait la définir : une pensée du vis-à-vis, où le moi serait impitoyablement renvoyé à lui-même et à son reflet vide de sens, un face-à-face douloureux avec une solitude inquiétante, d’où l’on ne parvient jamais à s’échapper. Parmi les hérauts de ce vaste mouvement, signalons Maung Thin Khine, Thitsa Nhi, Aung Cheint ou encore Maung Chaw Nwe (…).

Et si, finalement, la poésie servait tout simplement à mieux se connaître…

SANN THIDA et STÉPHANE DOVERT ont traduit du birman Nouvelles de l’embarquement de MAUNG DAY, Une croyance qui vaut 45 millions de ZEYAR LYNN, et La rose fanatique de MA EI, trois poèmes à découvrir dans les pages du numéro 3 de Jentayu.

Photo © Svetikk2000.