Extrait Dieux et Démons

Garder la foi

Numéro 3

LORSQUE JE REÇUS le lien vers un article écrit par un blogueur musulman prêchant pour que ses coreligionnaires n’aient recours à aucune forme de contraception, je me trouvais dans un taxi en provenance de l’aéroport de Juanda, en route pour l’Université d’Airlangga. Une amie proche me l’envoyait via Whatsapp, accompagné du message : « Il faut que tu lises ça. » Je survolai l’article.

Selon son auteur, il était de la responsabilité de tout musulman d’engendrer des enfants dans le but de surpasser en nombre les infidèles. L’auteur expliquait ainsi que les musulmans ne devaient pas s’arrêter de répandre la parole islamique, et que leurs enfants seraient les futurs soldats à qui incomberait ce devoir saint. Ils se devaient de s’engager dans une lutte intellectuelle à travers la da’wa – un moyen de partager une connaissance de l’islam qui, pour les plus fanatiques, consiste davantage à convaincre quiconque qu’il n’y a nulle autre vérité que celle de l’islam – ou, littéralement, dans un combat physique pour la cause d’Allah. L’auteur poursuivait avec une justification de la polygamie, qui, selon lui, était un recours légitime afin d’engendrer autant de petits musulmans que possible. Il illustrait son article de versets piochés dans le Coran et de hadiths soutenant son argumentation.

Cette vision simpliste eut le don de m’irriter. L’ignorance de l’auteur quant aux pénuries alimentaires et au manque de terres arables dues à la surpopulation me dérangeait. Il semblait oublier qu’élever des enfants ne signifie pas simplement répondre à leurs besoins de base, mais aussi leur fournir une éducation. Mettre au monde tant d’enfants sans avoir la capacité de leur offrir un environnement stable et une bonne éducation ne ferait qu’accroître les masses de jeunes peu qualifiés qui luttent sur un marché du travail déjà difficile. J’étais aussi agacée par sa paresse dans le choix des versets qu’il citait et dont certains défendent – aussi paradoxal que cela puisse paraître – le planning familial. Selon mon interprétation, un contrôle de naissance (naturel) est permis si la grossesse met en danger la vie d’une femme. Mais ce qui me choquait le plus, c’était sa façon de considérer les femmes comme rien de plus que des usines à bébé.

Je maugréai et répondis au texto de mon amie : « C’est comme ça qu’un pervers stupide justifie son fantasme d’avoir plusieurs épouses. »

Quelques minutes après, elle me répondit : « Depuis quand ces idiots sont-ils aussi nombreux ? Honteux ! » Ce à quoi elle ajouta : « C’est dur à dire, mais à cause d’eux j’en ai souvent marre de ma religion. »

À maintes reprises, mon amour pour l’islam fut ébranlé à cause de ces fanatiques. Pendant mes années de lycée, j’avais décidé de ne pas rallier le groupe Rohani Islam (Esprit de l’islam), car j’étais en désaccord avec le discours de ses membres. Je commençais alors tout juste le lycée. Tous les élèves étaient censés suivre des activités extra-scolaires et un délai d’une semaine nous était accordé pour choisir les groupes auxquels nous souhaitions participer. J’avais assisté à la réunion d’orientation de Rohani Islam, qui se tenait dans la musholla (salle de prière) du lycée. On nous avait divisés en deux groupes, garçons d’un côté, filles de l’autre : à moins d’être mariés légalement, les deux sexes ne devaient pas rester dans une même pièce. Les autres filles et moi avions écouté une élève d’un an notre aînée faire un discours sur comment être une bonne musulmane. Je n’avais pu résister à l’envie de somnoler. Cependant, mes yeux s’étaient aussitôt rouverts quand elle nous expliqua l’importance d’être une bonne épouse. Selon elle, une épouse devait se soumettre fidèlement à son mari et le paradis lui serait alors promis. Elle ajouta qu’une telle épouse serait même autorisée à entrer au paradis par n’importe quelle porte. Je bouillonnais intérieurement mais tins ma langue. Je décidai de ne pas rejoindre ce groupe, ni même d’entrer en relation avec ses membres. Je les évitais à tout prix.

Comment décrire ma relation avec l’islam ? Je suis née avec. Il est commun pour des enfants d’adopter la religion de leurs parents ; c’est seulement plus tard qu’ils choisiront peut-être d’autres voies spirituelles. Ce choix offre deux options : la première consiste à rester fidèle à la foi de sa naissance, la seconde à se convertir à une autre religion ou à se faire athée. Ma mère a fait le second choix. Elle est indonésienne d’origine chinoise – une communauté qui embrasse surtout soit le christianisme, soit le bouddhisme – et catholique de naissance. Elle s’est convertie à l’islam lorsqu’elle a épousé mon père. Elle est une musulmane dévouée, car elle a su trouver ce qu’elle recherchait dans cette religion. Pour ma part, je ne suis musulmane que parce que mes parents le sont. J’ai toujours considéré l’islam comme acquis.

(…)

DEWI ANGGRAENI est l’auteur de Garder la foi, un essai traduit de l’anglais (Indonésie) par JÉRÔME BOUCHAUD à découvrir en intégralité dans les pages du numéro 3 de Jentayu.

Photo © Maciej Dakowicz.