Numéro 2 Villes et Violence

L’assassin

Note de lecture

ALORS QUE SE DÉVELOPPE toute une littérature tibétaine « d’expression chinoise », l’écrivain Tsering Norbu (次仁罗布) en est l’un des représentants les plus connus. Il n’est pourtant pas très prolifique, et exclusivement auteur de nouvelles, mais celles qu’il a publiées ont été couronnées de plusieurs prix littéraires prestigieux en Chine, dont le prix Lu Xun, en 2010.

Contrairement à beaucoup d’autres écrivains, dont son ami Pema Tseden (万玛才旦), qui sont passés du tibétain au chinois, Tsering Norbu a choisi d’écrire en chinois dès ses débuts. Mais ses nouvelles reflètent une profonde spiritualité et ses sujets sont empruntés à la vie tibétaine d’aujourd’hui.

Un enfant de Lhassa

Né en 1965, Tsering Norbu a vécu dans son enfance dans une petite cour près de Barkhor Street, au cœur de la vieille ville de  Lhassa. C’est la longue rue qu’empruntent les pèlerins autour du monastère Jokhang. C’est aujourd’hui un site déclaré « patrimoine mondial » par l’Unesco, fréquenté par les touristes autant que par les pèlerins, qui a été transformé par le programme de « rénovation » entrepris à partir du début des années 1990. Mais, quand Tsering Norbu était enfant, c’était une rue pavée de petites pierres inégales et les rues alentour étaient de simples allées de terre.

Barkhor Street était alors une rue où l’on voyait des pèlerins venus du Kham et de l’Amdo avançant en se prosternant à chaque pas, tandis que d’autres marchaient en tournant leurs moulins à prières, et où des milliers de lampes à beurre étaient allumées chaque jour dans les divers pavillons tout au long du chemin. Dans les souvenirs d’enfance de Tsering Norbu se mêlent les odeurs des lampes, les voix récitant les prières, et le goût délicieux des fruits sauvages que venaient vendre des paysans des montagnes alentour. C’est tout cela, qui l’a profondément marqué, qu’il faut imaginer en toile de fond de ses récits.

Mais ses années d’enfance sont aussi celles de la Révolution culturelle. Comme partout ailleurs en Chine, il était difficile de trouver des livres, et encore plus d’en publier. Le jeune Norbu découvre la littérature à la fin des années 1970, au moment où elle connaît en Chine une soudaine efflorescence.

Études de littérature

En 1981, il entre à l’université du Tibet pour étudier la littérature tibétaine (西藏大学藏文系). Selon ses dires, cependant, il est alors plus attiré par les traductions en chinois des grands poètes anglais : Shelley, Keats, et Shakespeare. Il sort diplômé en 1986, et son premier écrit est alors un poème : une « Ode à la nuit » (《颂夜》), inspirée de « L’Ode à un rossignol » (《夜莺颂》) de Keats1. Le poème anglais explore les thèmes de l’union rêvée avec la nature, de la mort et de l’impermanence des choses, le chant du rossignol permettant à l’oiseau de continuer à vivre dans et par son chant, et se termine par l’acceptation paisible par le poète du caractère inéluctable de la mort, entrevue comme dans un rêve. Il a été écrit par Keats en une matinée, en écoutant chanter l’oiseau, dans le jardin de la maison où il habitait. On comprend qu’il ait pu profondément marquer un jeune Tibétain, par son lyrisme, et son inspiration proche de thèmes bouddhistes.

L’« Ode à la nuit », cependant, a été écrite en chinois. Et c’est la langue qui sera celle de toute l’œuvre de Tsering Norbu. Il voulait ainsi, a-t-il expliqué, s’adresser à un public plus vaste que celui auquel il pouvait accéder en écrivant en tibétain.

Quelques années d’enseignement

Il passe ensuite six ans à enseigner la langue tibétaine, et d’abord dans une école de la ville-préfecture de Qamdo (昌都), à l’est de la Région autonome tibétaine (RAT西藏自治区). Puis il revient à Lhassa, pour enseigner à l’École des services postaux de la RAT (西藏自治区邮电学校). C’est alors qu’il rend visite à un parent, un jour, qu’il voit un vieil homme traversant une rivière sur un vieux bateau. Cela lui donne soudain envie d’écrire, et, rentré chez lui, il rédige sa première nouvelle : « Le batelier de Lhotse » (《罗孜的船夫》), publiée en 1992 dans la revue littéraire « Littérature du Tibet » (《西藏文学》)2.

Mais, en même temps, l’entreprise postale où il travaille est restructurée – c’est la période des grandes réformes économiques en Chine, visant à rationaliser la gestion des grandes entreprises dans le contexte de l’ouverture sur les marchés internationaux. Tsering Norbu perd son poste. Désorienté, il passe son temps de maison de thé en taverne, à boire bière et thé sucré pour passer le temps. On retrouve souvent ce décor dans ses nouvelles. On sent qu’il connaît bien. Fort heureusement, sa mère intervient et le rappelle à l’ordre.

Journaliste

Il est alors engagé par la société éditrice du quotidien Tibet Daily (西藏日报社), d’abord pour faire des traductions ; puis il devient rédacteur adjoint du journal, en langue chinoise. Son nouveau métier de journaliste le rend sensible aux sujets de la vie quotidienne, lui en fait découvrir des aspects originaux, il écrit des articles qui sont comme des petites nouvelles. C’est un pas supplémentaire qui le rapproche du métier d’écrivain.

Pendant la douzaine d’années qui suivent la publication de sa première nouvelle, il en écrit six autres, une « moyenne » et cinq courtes, qui toutes sont également publiées dans la revue « Littérature du Tibet », entre 1993 et février 2005. Mais cette année marque une étape cruciale dans sa carrière, après une période de formation déterminante.

La suite de la note de lecture sur le site Chinese Short Stories.

BRIGITTE DUZAN a traduit du chinois (Chine) L’assassin, une nouvelle de TSERING NORBU à découvrir dans les pages du numéro 2 de Jentayu.

1. Ode to a Nightingale, l’une des six grandes odes de Keats écrites en avril/mai 1819. Texte anglais et traduction en chinois : http://baike.baidu.com/view/532122.htm.

2. Cette revue, spécialisée dans la littérature sinophone de la Région autonome tibétaine, a été fondée au lendemain de la Révolution culturelle, en 1977. Elle a été suivie en 1980 par la Lettre d’information de la Fédération des arts et des lettres de la RAT (《西藏文联通讯》), Fédération dont Tsering Norbu fait partie depuis 2005.

Photo © Jan Reurink.