Numéro 2 Villes et Violence

Cette nuit-là

Extrait

DANS UN CARREFOUR, KYEONG-SUK repéra un coursier à moto. Elle était assise sur le siège passager à côté de son mari, leurs deux enfants installés à l’arrière. Leur voiture était arrêtée au feu, ils attendaient qu’il passe au vert pour tourner à gauche. Sans la lumière du plafonnier, la silhouette de Kyeong-suk était aussi floue que des lettres recopiées avec une feuille de papier carbone. Le coursier à moto se retrouvait coincé entre leur véhicule et un taxi. Lorsque son mari avait freiné brutalement au dernier moment en voyant le feu, le coursier n’était pas encore là. Il était plus proche d’eux que du taxi. Le coursier était entièrement vêtu de noir : son blouson, son pantalon, son casque et ses bottes, une de ses jambes tendue comme un poteau électrique ancré solidement dans l’asphalte. Même ses gants avaient la noirceur d’un poêle carbonisé, on aurait dit des cafards d’une variété tellement immense qu’ils inspiraient des frissons de dégoûts. A côté, les véhicules passaient à intervalles très espacées, si bien que l’attente au feu lui parut longue et ennuyeuse. Sur le passage piéton dont le feu était vert, il n’y avait personne. C’était peut-être pour cela que les traits blancs ressemblaient aux touches blanches d’un piano mal monté. Neuf, huit, sept, six… lut-elle en suivant le décompte des chiffres bleu pâle apparaissant sur le panneau du feu rouge. Quatre, trois, deux… elle continua à murmurer puis, tout à coup, fut prise d’une angoisse terrible à l’idée qu’il lui restait peu de temps. Il s’agissait d’une panique irrationnelle, mais au moment où le chiffre un disparut, elle cessa involontairement de respirer. Elle n’avait plus le temps de faire quoi ? Elle réfléchit mais aucune réponse ne lui vint. Elle éprouva juste un vague pressentiment, celui qu’il ne lui restait vraiment plus de temps, pour tout.
De ce carrefour, il faut tourner à gauche puis, après cinq cent mètres, tourner à droite ; il faut ensuite rouler trois cent mètres avant de prendre encore à gauche puis à droite et faire demi-tour cinquante mètres plus loin. En fait, la résidence de sa famille se trouvait non loin de là, à peine à dix minutes en voiture.
Son mari, qui attendait impatiemment que le feu passe au vert, lui jetait des coups d’œil furtifs, mais, les yeux rivés sur le coursier, elle ne s’en rendait pas compte. Seul le bruit que faisait son mari en mastiquant son chewing-gum l’agaçait, et ce depuis déjà un certain temps. Comme il grinçait des dents, on aurait dit qu’il mâchouillait sa langue et non un chewing-gum.
— Tu peux pas le cracher, s’il-te-plaît ? lança-t-elle d’un ton irrité.
Mais son mari fit la sourde oreille. Si elle avait écouté son cœur, elle aurait mis son doigt courbé comme un crochet dans sa bouche pour en arracher le chewing-gum.
— Je t’ai dit de le cracher !
À cet instant précis, le coursier tourna brusquement la tête vers leur véhicule. Kyeong-suk ne croisa pas son regard, mais elle détourna quand même précipitamment les yeux vers un immeuble commercial qui bordait la route au-delà du carrefour. Il était un peu plus de vingt-deux heures, mais comme c’était un dimanche, les rues étaient aussi désertes et tristes qu’en pleine nuit. L’enseigne d’un restaurant spécialisé dans la bouillie de riz, au rez-de-chassée du bâtiment, et celles d’une clinique dentaire et d’un cabinet ORL au premier étage étaient déjà éteintes. Sur les fenêtres d’un goshiwon informatisé1 au deuxième étage, on avait collé du papier peint de couleur sombre et terne ; ceux qui y habitaient devaient avoir l’impression qu’on leur avait bandé les yeux ; elle imagina des regards aussi vitreux que des œufs de salamandre agglutinés sur les vitres quand on enlèverait le papier peint. Elle remarqua ensuite des silhouettes blanchâtres alignées le long des fenêtres de l’école de coiffure au troisième étage. Elles étaient trop floues pour qu’on devine de quoi il s’agissait, mais Kyeong-suk les reconnût tout de suite. C’étaient les têtes à coiffer. Avant de se marier, elle avait fréquenté une école de coiffure pendant deux mois. Cinq heures par jour, elle s’était entraînée à couper les cheveux sur une perruque bon marché. Le jour où elle avait quitté cette école, elle avait posé sur le rebord d’une des fenêtres la tête à coiffer dont elle s’était servie pendant deux mois. Elle eut l’impression que la sienne se trouvait dans cette rangée. Il lui arrivait, même si ce n’était que très rarement, de se rappeler cette tête à coiffer qu’elle avait laissée. C’était souvent quand elle regardait au hasard les rangées de fenêtres suspendues dans les airs, qu’elle soit à pied ou sur le siège passager de la voiture. Le mannequin qui n’était constitué que d’un visage et d’un cou, avait les lèvres aussi rouges qu’un ver du fumier.
Dans le carrefour, il y avait quatre passages piéton, tous déserts. Au moment où le feu d’un de ces passages passa au vert, le regard de Kyeong-suk tomba sur une boutique de rideaux à l’angle de l’immeuble commercial. Sous l’éclairage discret de couleur orange, on avait exposé des rideaux violets. Ils ne bougeaient pas, on aurait dit du papier peint collé sur le mur, mais elle sentit qu’ils pouvaient se fermer à tout moment comme ceux d’un théâtre.
— Il faut que je change mes rideaux… murmura-t-elle.
À l’instant où elle crut percevoir le frémissement des rideaux, le feu signala qu’ils pouvaient tourner à gauche. Le taxi partit comme une fusée devant leur voiture. Le coursier à moto qui s’élança une seconde après faillit percuter leur véhicule en voulant éviter la collision avec le taxi. Surpris par cette succession d’événements, son mari tourna brutalement le volant vers la gauche. Il donna un violent coup de poing sur le klaxon, baissa complètement la vitre du côté du siège passager et déversa des injures à l’attention du coursier. Celui-ci lui répondit aussi par des insultes. Alors que Kyeong-suk observait la scène les yeux écarquillés, se demandant ce qui s’était passé, son mari se gara en faisant crisser les roues. Le taxi qui avait provoqué cet incident avait déjà disparu dans l’obscurité aussi opaque qu’un tas de cendres, un peu comme s’il s’était retiré du paysage. Avant même qu’elle n’ait eu le temps de réagir, son mari bondit hors du véhicule. Leur voiture et la moto du coursier étaient rangées sur le côté, à quelques mètres à peine du carrefour. Entre temps, le feu pour tourner à gauche était repassé au rouge pour laisser place à ceux qui allaient tout droit.
Le flot d’insultes que son mari proférait parvint jusqu’à elle, restée assise dans la voiture. Elle détacha sa ceinture de sécurité et descendit. Son mari et le coursier se tenaient face à face, prêts à en venir aux mains à tout moment, éclairés par les phares rouges orangés de la moto.
Kyeong-suk avança timidement vers son mari.
— Chéri, les enfants… nos enfants nous regardent.
Mais il ne l’écoutait pas. Un van traversant le carrefour à ce moment-là leur lança la lumière aveuglante de ses phares comme pour les avertir, avant de les dépasser.
— Chéri… !
Kyeong-suk considéra avec inquiétude sa voiture dans laquelle se trouvaient ses deux enfants. Celle-ci était arrêtée dangereusement sur la ligne entre la deuxième et la troisième voie. La portière côté conducteur était grande ouverte. Son mari devait être drôlement en colère, il avait même oublié d’allumer ses feux de détresse. Kyeong-suk le tira par le bras mais en vain. Elle renonça finalement et se dirigea vers le véhicule. Elle se jeta sur le siège conducteur et alluma les feux de détresse, puis retourna vers son mari ; le tic tac des clignotants résonna faiblement mais avec régularité à ses oreilles. Puis elle entendit une voix aussi brouillée qu’une radio mal réglée. Cette voix diffuse et en même temps pesante créait un étrange harmonie avec les injures crachées par son mari et le coursier, et tournoyait autour d’elle de manière dérangeante. Elle regarda de tous les côtés, mais il n’y avait personne d’autre que son mari, le coursier et elle. Un autocar dont seuls les phares étaient allumés traversa le carrefour à toute vitesse tel une perceuse trouant un mur. La voix qui semblait parfois s’arrêter mais repartait de plus belle provenait en fait du coursier. Un système de radio était sans doute accroché quelque part sur son corps comme un organe sorti de son ventre. S’agissait-il d’un quelconque signal envoyé depuis sa société de coursiers, ou d’un appel en urgence ?
— Chéri, je t’en supplie… implora-t-elle en voulant attraper le coude de son mari, lequel la repoussa d’un geste sec.
Kyeong-suk chancela mais malgré tout, à force d’acharnement, parvint à lui saisir le bras. Elle le tira de toutes ses forces pour l’éloigner du coursier et l’entraîner vers leur véhicule où étaient leurs enfants. Alors que son époux se tournait finalement avec mauvaise volonté, le coursier lui cracha des injures particulièrement grossières qu’on n’utilisait normalement que dans des situations extrêmes.
— Chéri, laisse tomber… dit-elle, faisant tout son possible pour calmer le jeu.
Hélas, son mari la repoussa et se rua sur le coursier. Les deux hommes s’agrippèrent par le col en même temps. Le coursier étant lourdement équipé, avec un casque, un blouson aussi rembourré qu’une combinaison de cosmonaute et des gants en cuir, il paraissait faire une tête de plus que son époux. Elle lança un regard furieux au coursier et tira sur la manche de son mari.
— Je t’ai dit de laisser tomber !
— Pourquoi je devrais céder ?
Très énervé, il la poussa sur le côté. Elle regarda partout pour chercher de l’aide et vit un homme traverser un passage piéton si lentement qu’on aurait cru qu’il faisait du surplace. C’était précisément sur ce passage-là qu’il n’y avait eu personne tout à l’heure lorsque le bonhomme était vert. L’homme ignora jusqu’au bout le regard suppliant de Kyeong-suk et continua tranquillement son chemin avant de disparaître ; il fut d’abord un rectangle, une ligne puis un point. Alors les yeux de Kyeong-suk qui cherchaient désespérément de l’aide se tournèrent spontanément vers la boutique de rideaux.
— Chéri, c’est toi qui… marmonna-t-elle, les yeux toujours rivés sur le magasin.
— Pourquoi moi ? Pourquoi c’est moi qui dois abandonner en premier ? cria son mari à en faire trembler la route.
La voix de son époux, chargée de colère, semblait jaillir de l’épaisse obscurité derrière les ginkgos que la lumière des réverbères n’atteignait pas, et qui s’agitaient comme s’ils étaient pris de convulsion. Cette voix lui sembla inconnue, et lui inspira un mauvais pressentiment.
— Nos enfants vous regardent…
Le bras tendu de Kyeong-suk se leva comme une barrière et désigna leur voiture.
— Monsieur, je vous en supplie, allez-vous en maintenant, supplia-t-elle le coursier puisqu’elle ne parvenait pas à raisonner son mari.
Ce dernier lui dit quelque chose, mais il était impossible de le comprendre à cause de la voix émanant de son système de radio qui couvrait ses paroles. En réalité, il ne s’agissait pas d’une seule voix mais de plusieurs, et elles étaient plus que confuses et étouffées. Au moins trois ou quatre voix mélangées faisaient penser aux marmonnements incohérents d’un schizophrène.
— S’il-vous-plaît, laissez-nous partir.
Alors le coursier leva ses deux mains gantées en signe de capitulation et recula avec nonchalance. À cause de son casque, elle ne put voir son visage, mais il devait afficher un air de grande satisfaction en découvrant des dents pareilles à des morceaux de plomb, c’est en tout cas l’impression qu’elle eut sur le moment.
— Mais qui tu supplies là ? se fâcha son mari dont l’orgueil avait été blessé.
— Chéri, je t’en prie ! dit-elle, les deux mains jointes en prière.
Elle était en larmes, alors son mari, à contrecœur, tourna enfin le dos au coursier. Il avança vers sa voiture où l’attendaient ses enfants, poussé par sa femme, mais fit brusquement demi-tour pour se jeter sur le coursier. Kyeong-suk l’attrapa aussitôt. « Fils de pute ! » vociféra son mari en crachant sur le sol goudronné. Kyeong-suk se tint debout devant lui, aussi solide qu’un mur, jusqu’à ce qu’il monte derrière le volant ; elle jeta un regard au coursier et à sa moto, puis sur la boutique de rideaux, avant de se diriger vers la portière côté passager.
— Il y a quelqu’un derrière les rideaux… souffla-t-elle à voix basse dès qu’elle fut assise sur son siège.
— C’est fou cette malchance que j’ai, pour que même une crapule de ce genre vienne me pourrir la vie !
— Derrière les rideaux… il y a quelqu’un je te dis.
— Comment ça il y a quelqu’un ? Mais de qui tu parles enfin ?
Kyeong-suk ouvrit grand les yeux et regarda attentivement dans le rétroviseur. Elle ne vit que la moto du coursier projetant avec ténacité la lumière de son phare ; le coursier avait disparu. Elle jeta un rapide coup d’œil à l’écran de la caméra de recul mais là non plus, aucune trace du coursier. L’ombre des ginkgos étirée sur la voiture comme un filet s’agita.
— Chéri, allez dépêche-toi, allons nous-en, demanda-t-elle en saisissant un pan de la chemise de son mari d’une main tremblante, mais il donna de nouveau un coup de poing sur le volant et seulement après appuya le pied sur l’accélérateur.
On entendit les roues tourner dans le vide et une odeur de pneu brûlé se répandit. L’aiguille de la vitesse monta jusqu’à soixante avant de retomber brusquement à zéro.
— Tu n’as pas passé la première !
En effet, le levier de vitesse était au point mort. Au moment où son mari passa la première, le coursier surgit derrière la portière côté conducteur. Kyeong-suk poussa un cri de stupeur car elle ne l’avait pas vu, ni dans le rétroviseur ni sur la caméra de recul, et fut prise de frissons aux épaules lorsqu’il frappa la vitre de sa main gantée, croyant voir à la place une poule soie déplumée. « Ce salaud ! Il est pressé de mourir ou quoi ? » s’écria son mari en s’apprêtant à rouvrir la portière, mais Kyeong-suk l’agrippa de ses deux mains pour l’en empêcher. Le coursier donna encore des coups de poing sur la vitre, si fort qu’il aurait pu la briser. « Fils de pute, tu veux que je t’écrase ? » beugla encore son époux, avant de donner un coup d’accélérateur. La voiture avança brutalement sur une courte distance, mais le coursier, décidé sans doute à en finir une bonne fois pour toutes s’accrocha à la portière et ne la lâcha pas alors que le véhicule glissait sur au moins deux mètres.
— Je descends, je vais essayer de lui parler, proposa-t-elle.
À présent le coursier s’était carrément mis devant la voiture pour leur barrer la route.
— De quoi veux-tu parler avec une ordure pareille?
— En tout cas je vais essayer, toi tu restes dans la voiture… dit-elle en jetant un regard suppliant à son mari.
— Maintenant, même toi tu me méprises ?
Les mains de son époux serrées sur le volant tombèrent sur ses genoux comme un oiseau qui chute après avoir perdu ses ailes.
— Chéri, je t’en prie…
— Tout le monde me méprise, même les types cinglés dans son genre se moquent de moi.
Son visage assombri trahissait l’indignation et la haine.
— Mais qui te méprise, enfin ? Pourquoi dis-tu ça ?
— Tout le monde.
— Allez, laisse-tomber, c’est toi qui a commencé cette querelle.
— Tu n’as pas vu que ce salaud a failli nous rentrer dedans ? Tu me demandes de rester les bras croisés face à ce crétin qui conduit n’importe comment ?
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.
Seulement alors se dit-elle que tout ça était de la faute du taxi, parti précipitamment en mordant sur la ligne de la voie dès que le feu était passé au vert, et lui en voulut terriblement. Si seulement ce taxi était resté sur sa voie, ils n’auraient pas failli avoir un accrochage avec la moto du coursier, et son mari et le coursier n’en seraient donc pas là, à s’écharper au milieu de la route à cette heure si tardive. Elle se demanda tout à coup si ce taxi avait un client ou s’il était vide, mais ne s’en souvenait pas. Ou peut-être y avait-il un client assis sur le siège arrière aussi sombre que dans leur voiture au plafonnier éteint.
— Il me semble qu’il y avait quelqu’un dans le véhicule… marmonna-t-elle.
— Articule !
— Quelqu’un…
— Je t’ai dit de parler plus distinctement ! cria son mari en postillonnant, on aurait dit qu’il crachait des grains de sable mouillés.
— Je veux dire, dans le taxi…
Le coursier, les bras croisés, se tenait toujours devant leur voiture, leur barrant le chemin. Kyeong-suk, terriblement tendue, eut l’impression que la voiture continuait à rouler et fut prise de mal des transports. Sans cette altercation entre son mari et le coursier, elle serait déjà arrivée chez elle et serait en train de laver ses enfants dans leur bain chaud. En plus, c’était un dimanche, et d’habitude ce soir-là elle les mettait au lit plus tôt que les autres soirs. Il ne restait plus que quelques heures avant que le lundi n’arrive, et c’était le jour où elle devait renouveler ses contrats au travail. Elle était téléconseillère dans un centre d’appels chez un opérateur de téléphonie mobile. Le lundi, elle recevait plus de coups de fils de plaintes et de protestations de la part des clients que le reste de la semaine. Il y avait cent deux téléconseillères, mais elle n’avait pas une minute pour respirer tellement les appels étaient fréquents. Quand elle rentrait à la maison après avoir répondu au téléphone de neuf heure à dix-huit heures, elle n’avait pas envie de prononcer un seul mot, comme si elle était atteinte d’aphasie.
— En tout cas, toi tu restes dans la voiture.
Elle fixa son mari d’un air déterminé contrastant avec son regard troublé, et descendit de la voiture. Elle jeta un coup d’œil discret sur la boutique de rideaux et avança à pas timides vers le capot. Le dos contre sa voiture, elle jaugea le coursier. Quatre pas à peine les séparaient, mais elle avait l’impression d’être très loin de lui. À la lumière des phares, ses cuisses sous sa jupe apparurent clairement en transparence sans qu’elle en ait conscience. Du système de radio du coursier provenait toujours un brouhaha de voix. Les voix embrouillées au point de lui donner le vertige lui semblaient à présent la chercher elle et non le coursier. En effet, elles ressemblaient à celles qui venaient de son téléphone au centre d’appels… Ces voix anonymes et secrètes dont les propriétaires ne tenaient pas à dévoiler leur identité ni leur visage parlaient, parlaient sans cesse, ne lui laissant même pas le temps de leur répondre.
— Décrochez… on vous cherche !
Mais le coursier n’y accorda aucune attention.
— Je vous ai dit de décrocher !
Soudain, une puissante lumière bleue se projeta en forme d’éventail depuis son dos. À cet instant elle eut l’illusion que son être s’évaporait au-dessus du bitume sans laisser de trace et qu’il ne restait que le coursier dans l’éclairage encore plus intense. Elle tourna rapidement la tête pour regarder derrière elle. Aucun doute, son mari avait allumé les feux de route. Elle fut tellement éblouie qu’elle ne put voir son mari et ses enfants dans la voiture. Elle agita la main mais son époux ne baissa pas la lumière. Parmi les voix issues du système de radio du coursier, une d’entre elles se démarqua des autres. Cette voix féminine presque nasale répétait sans cesse « le quartier de Sinheung, le quartier de Sinheung. Le quartier de Sinheung trois minutes… trois minutes… ».
— Dépêchez-vous de décrocher !
Elle lança un regard dur au coursier et recula à pas hésitants. De sa main tremblante, elle s’agrippa à la poignée de la portière passager et la tira de toutes ses forces comme s’il s’agissait d’un portail en métal pesant des tonnes. Mais rien n’y fit. Son mari avait dû verrouiller les portes tout de suite après qu’elle soit descendue, elle en était sûre. Elle martela la vitre, hystérique. Aussitôt retentit le bruit du déverrouillage qui faisait penser à la prononciation des consonnes fricatives. Elle l’arracha comme elle l’aurait fait d’une dent pourrie.
— Qu’est-ce que ce type t’a dit ? s’empressa de lui demander son époux tandis qu’elle se jetait précipitamment sur le siège.
— Il m’a demandé… il m’a demandé de venir dans la chambre 302 de l’hôtel Yuwon à quatorze heures, murmura-t-elle, la tête tournée vers la boutique de rideaux, les yeux exagérément ouverts.
— Quoi ?
— C’était jeudi dernier… dès que je suis arrivée à mon poste, le téléphone a sonné, j’ai décroché et un type complètement cinglé…
— Je t’ai demandé ce que t’a dit ce type ! s’énerva-t-il.
— Non, ce n’était pas jeudi… c’était mercredi…
Le mercredi précédent, elle avait reçu cent vingt et un appels. Sur le chemin du retour à la maison, toutes sortes d’intonations, de tons, de voix graves, aiguës, rapides et lentes, sans aucun visage, transmises à travers le câble téléphonique pareil à un cordon ombilical, s’étaient emmêlées au point de lui embrouiller l’esprit et avaient résonné en continu dans ses oreilles couvertes par ses cheveux à la permanente défaite. Elle avait eu l’impression d’entendre des voix. Lorsqu’elle avait ouvert la porte d’entrée, son fils aîné scotché devant la télé comme un aimant était en train de manger un hot-dog surgelé. Sans même se changer, elle avait passé l’aspirateur et avait étendu le linge dont elle n’avait pas pu s’occuper le matin. Elle avait ensuite fait cuire des saucisses avec beaucoup de ketchup et préparé une soupe de eomuk2. Celle-ci bouillant rapidement, elle avait réduit le feu et en mettant la table, elle s’était rendue compte qu’elle avait oublié sa fille cadette. D’habitude, en rentrant de son travail, elle passait toujours la récupérer à l’école maternelle privée. Cette école était à trois arrêts de bus de leur appartement. Elle avait alors appelé son mari pour lui demander d’aller la chercher s’il était en chemin, mais son mari n’avait pas décroché. Quand il était hors du bureau, il répondait rarement aux appels. Faute d’une autre solution, elle avait laissé tomber la préparation du repas et s’était précipitée dehors. C’était l’heure de pointe, les rues étaient bloquées par la circulation dense. Normalement, il suffisait du tarif de base de 3000 wons3 pour y aller, mais ce jour-là, cela lui avait coûté plus de 5000 wons. Lorsque enfin elle était rentrée à la maison avec sa cadette, son mari, assis à table, était en train de siroter du soju. La soupe de eomuk, dont le jus avait été trop réduit, répandait son odeur dans tout l’appartement. Son aîné, toujours collé devant la télévision, était en train d’engloutir un nouveau hot-dog, elle ne savait combien il en avait déjà mangé. Il grignotait ce pain fourré d’une saucisse de Vienne petit bout par petit bout, comme s’il rongeait son propre doigt. Elle avait amené sa fille à table en la tirant par la main et l’avait soulevée pour la mettre sur une chaise puis s’était emparée en silence du torchon humide pour le jeter dans la poubelle à côté du frigo.
— J’étais énervée à cause du coup de fil de ce cinglé, et cette fille au poste numéro 3 m’a fixée, les bras croisés… Elle a dix ans de moins que moi, de quel droit m’a-t-elle regardée comme ça ? Aucun savoir-vivre !
Kyeong-suk avait à peine quarante et un ans, mais elle était la plus âgée parmi toutes les téléconseillères. La plupart d’entre elles avaient la vingtaine et étaient célibataires.
— Je t’ai demandé ce que ce type t’avait dit !
— Ce n’est qu’après avoir raccroché que j’ai su que cet appel était destiné au poste numéro 3. J’ai cru que c’était pour le numéro 5. Oui, je croyais que c’était adressé au poste numéro 5 mais en fait j’ai reçu un coup de fil destiné au numéro 3… le numéro de mon poste, c’est le numéro 5. Ça va jusqu’au numéro cent deux. Comment se fait-il qu’on m’ait collé le numéro 5 ? Remarque, numéro 5 ou 3…
— Ce type…
— Numéro 5 ou 6…
Elle tourna vers la boutique de rideaux son regard jusque-là posé sur son mari. Le feu pour tourner à gauche passa au vert et presque simultanément, une voiture dépassa la leur avec un grand coup de klaxon qui résonna comme un cri de désespoir. Kyeong-suk repoussa ses cheveux qui tombaient sur son front. Numéro 5… murmura-t-elle encore avant de se tordre le cou pour regarder ses enfants sur le siège arrière.
— Je vous ai dit que le numéro du poste de maman n’est pas le numéro 6, mais le 5, n’est-ce pas ?
Sur ce, elle poussa un soupir.
— Mais qu’est ce que tu racontes ? Tu ne comprends pas un mot de ce que je te dis !
Son mari secoua la tête, l’air d’en avoir assez.
— Alors… il ne faut pas m’appeler. Vous aurez beau téléphoner, je ne peux pas vous répondre, je vous l’ai dit, non… car maman doit recevoir des coups de fil des autres… Il y a tellement d’appels que je n’ai pas le temps de vous parler.
Deux mois plus tôt, elle avait acheté un portable à son fils aîné alors qu’il n’était qu’en deuxième année d’école primaire. Comme personne n’était à la maison pour s’occuper de lui quand il rentrait de ses cours privés après l’école, elle s’était dit qu’elle serait rassurée s’il avait au moins un portable. Quand elle pensait à lui, elle se rongeait toujours les sangs comme s’il lui revenait en mémoire le souvenir vague d’un enfant qu’elle aurait perdu il y a longtemps. Quand il était âgé d’à peine deux mois, elle avait été obligée de le confier à sa mère, et après le décès de cette dernière, elle l’avait inscrit dans l’école maternelle privée pour qu’il y aille la journée entière. Aussi n’avait-elle pas pu le voir ramper, ni faire ses premiers pas. L’enfant avait appris à parler, à marcher, à manger à la cuillère et à courir comme un chevreau, tout ça sans qu’elle, sa mère, ne s’en rende compte. Elle lui avait offert un portable pour s’assurer qu’il ne lui arrive rien quand il était seul à la maison, mais elle ne trouvait jamais le moindre moment pour l’appeler à cause des coups de fils innombrables des clients. Or, le premier mois, le coût des communications de son portable avait dépassé les 100 000 wons4. Elle avait examiné la facture en détail : il y avait eu plein d’appels au centre d’appels où elle travaillait.
— Oui, les autres personnes… que vous ne connaissez pas… que ni maman ni papa ne connaissent… les autres personnes… vous n’imaginez pas… ils appellent sans arrêt…
Le coursier, toujours debout au même endroit dans le faisceau des phares, avança à grands pas vers leur véhicule. Son mari, paniqué, verrouilla rapidement les portières. Les vitres étaient bien fermées, elle n’entendait rien mais eut la sensation que son système de radio diffusait toujours de multiples voix, et que, plus nombreuses encore que tout à l’heure, elles parlaient haut, toutes en même temps, un peu comme si elles avaient lu les pages différentes d’un livre. Elle eut même l’illusion que l’une d’elles était la sienne, provenant du combiné de son poste, le numéro 5.
— Son salaire est minable, et elle se fait quand même faire une manucure une fois par semaine… En plus, elle se plaint tout le temps que dans sa famille elle est la seule à gagner de l’argent puisque même son petit-frère ne fout rien alors qu’il est rentré du service militaire… Je parle de cette fille, au poste numéro 3… comment s’appelle-t-elle déjà… Hui-kyeong… ou Hui-jeong… Hui-jeong est au poste 22… ah, celle du poste 48 s’appelle aussi Hui-jeong. Il paraît qu’il y en a trois… trois Hui-jeong…
Pendant qu’elle marmonnait ainsi sans comprendre elle-même ce qu’elle racontait, le coursier s’était approché tout près du capot. Il était hors de portée de la lumière des phares maintenant, et en l’espace d’une seconde il enleva son casque et cracha. Sa salive dégoulina sur le pare-brise. Au moment où il avait ôté son casque, elle avait cru qu’il allait s’arracher carrément la tête car il l’avait tiré de toutes ses forces, son menton très carré levé haut.
Kyeong-suk leva sa main droite aussi lentement qu’un poisson rouge mort remontant à la surface de l’eau et se caressa la joue. Elle eut l’impression que la salive coulait sur son propre visage et non sur le pare-brise, elle se sentit sale et dégoûtée. Elle concentra toute son énergie dans sa main puis, les doigts pliés, elle se frotta la peau comme pour pétrir de la pâte à pain. Son visage pâle se déforma tant que son œil droit se retrouva enfoui sous sa paupière. De son œil gauche, elle fixa intensément le visage enfin dévoilé du coursier. Elle avait cru qu’il avait à peu près le même âge que son mari mais à sa grande surprise, c’était un vieil homme.
— Je t’ai demandé ce que ce type t’a dit !
Son mari, oubliant que le moteur était en marche, tourna la clé dans le démarreur. Le moteur s’éteignit, tout comme les feux de route et de détresse, comme si le monde s’arrêtait. Malgré la faible lumière des réverbères qui se répandait jusque sur la route, Kyeong-suk avait le sentiment d’être enfermée dans une grotte toute noire.
— Il n’a rien dit… rien.
Son mari se dépêcha de redémarrer. Le moteur, les feux de routes et de détresse se rallumèrent tous simultanément. Kyeong-suk tourna la tête d’un geste sec pour regarder derrière elle.
— Maman est au numéro 5… combien de fois dois-je vous répéter que c’est le numéro 5 pour que vous compreniez, hein ?
La voiture partit si brusquement que la tête de Kyeong-suk cogna contre la vitre comme un marteau rebondit après un coup. Elle entendit une branche se briser puis ne vit plus trace du coursier. Elle jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, mais l’homme et sa moto avaient complètement disparu.
— Chéri…
Leur véhicule roulait déjà, sans qu’elle ait eu conscience jusque-là. Son mari continua tout droit, ne tenant aucun compte du fait qu’il leur fallait tourner à droite à cet endroit précis, celui qui signifiait toujours qu’ils étaient proches de leur résidence. Il prit encore de la vitesse ; il n’avait pas l’air de se rendre compte qu’il avait quitté la route habituelle.

***

— Tu vois le résultat ? tempêta son mari. C’est pour ça que je voulais rester à la maison moi !
— On ne l’a pas écrasé j’espère… ? murmura Kyeong-suk d’une voix aussi tremblante qu’une machine à laver en mode essorage.
— Je t’ai suppliée d’y aller seule avec les enfants, mais tu m’y as emmené de force…
— Mais comment, tout seuls…
Elle contempla la route devant elle en serrant fort ses lèvres semblables à un chewing-gum trop mâchonné, puis regarda la tache dégoulinante que la salive avait laissé sur le pare-brise. Son visage se reflétait sur la vitre du côté passager, secoué par les vibrations de la voiture, on aurait dit qu’il flottait le long d’une rivière. Sa main droite caressa de nouveau sa joue.
Ils rentraient d’une crémaillère qui avait eu lieu dans un appartement neuf où la famille de sa deuxième grande sœur venait tout juste d’emménager. Kyeong-suk avait reçu l’invitation plus d’un mois auparavant. C’était aussi une réunion de famille à l’occasion de l’anniversaire de leur père qui tombait quatre jours plus tard. Pour la première fois depuis la mort de leur mère, tous les frères et sœurs s’étaient rassemblés chez sa deuxième grande sœur. Son mari aurait préféré ne pas y aller et avait souhaité qu’elle s’y rende seule avec les enfants. Si son père n’était pas venu, elle aurait accepté, plutôt qu’être accompagnée par son conjoint alors qu’il était déjà énervé avant même de partir de la maison. Son père vivait dans une maison de retraite médicalisée. Il avait quatre enfants, mais aucun d’eux ne voulait que vienne habiter chez eux ce vieil homme devenu incapable de se souvenir comment fermer un robinet. Ils ne le faisaient sortir que les grands jours de fête traditionnels et le jour de son anniversaire. Le père qu’elle avait retrouvé après cinq mois sans le voir était si décharné que toutes ses articulations ressortaient comme des grands clous rouillés et desserrés.
— Il doit vraiment bien manger, et ne doit pas avoir de soucis d’argent. Comme il est grassouillet, dis donc !
Kyeong-suk savait qu’il se moquait de son deuxième beau-frère mais fit semblant de l’ignorer. L’image de son père assis sur le canapé en cuir tout neuf, aussi immobile qu’un oiseau empaillé, ses pieds qui n’avaient que la peau sur les os posés sur le sol, lui revint alors à l’esprit comme si elle était en train de s’y imprimer. Sous le regard inexpressif du père, les enfants et les petits-enfants avaient englouti comme des affamés des côtelettes de bœuf importées de Los Angeles, un plat de baudroie rouge de piment et du japchae, des sortes de nouilles de patate douce sautées aux légumes. Mais Kyeong-suk, désolée de n’avoir apporté qu’un pack de boites de lessive alors qu’il s’agissait tout de même de la crémaillère de sa grande-sœur, avait à peine touché aux plats et était sortie prendre l’air sur le balcon adjacent à la cuisine. En voyant le sol en contrebas depuis le vingt-deuxième étage, elle avait eu une brusque envie de sauter. Était-ce à cause de son état somnolent ? Lorsqu’elle s’était retournée en réprimant sa pulsion avec grande peine, sa fille, debout à quelques pas de là, l’avait fixée avec des yeux paniqués.
— Tu sais combien de fois je suis allé le voir ?
— Tu parles encore de cette histoire… ? répliqua Kyeong-suk en s’efforçant d’effacer de sa tête l’image de son père.
— Comment est-ce possible qu’il ait été absent à chaque fois que je lui ai rendu visite… Il était peut-être dans son bureau mais a fait dire à sa secrétaire qu’il était en déplacement.
— Tu crois que mon beau-frère aurait pu faire ça délibérément ?
Son mari était vendeur de voitures, il était allé plusieurs fois au bureau de son beau-frère pour lui présenter le catalogue des nouveautés et était chaque fois rentré bredouille. Depuis, il lui en voulait et en était même arrivé à le haïr carrément, surtout maintenant que son beau-frère avait acheté une voiture neuve chez un autre concessionnaire alors qu’il lui avait dit ne pas avoir l’intention de changer de véhicule pour le moment.
— En tout cas, personne n’est de mon côté.
Kyeong-suk fit semblant de ne pas entendre sa plainte et colla son visage contre la vitre.
— Au fait, où sommes-nous… ? murmura-t-elle.
Comme c’est le cas dans la plupart des villes nouvelles, des immeubles abritant des appartements, des studios, des love hôtels, des locaux commerciaux défilèrent les uns après les autres. Le paysage n’était en rien différent à celui de son quartier et lui était presque familier, aussi n’eut-elle sur le moment aucune idée de l’endroit où ils se trouvaient. Elle se disait qu’il suffirait juste de tourner à gauche ou à droite pour arriver à leur résidence. Son mari avait dû se rendre compte, depuis un moment déjà, qu’il s’était écarté de l’itinéraire habituel pour rentrer chez eux, mais il semblait n’avoir aucune intention de changer de direction pour autant. Il avait continué à rouler tout droit en ignorant deux carrefours où il aurait pu faire demi-tour.
— Il faut qu’on reparte dans l’autre sens, non ? s’enquit-elle.
Elle observa de nouveau le reflet de son visage sur la vitre, comme s’il s’agissait de celui d’une inconnue. Elle se demanda même qui était cette femme. C’était peut-être celle du poste numéro 54, ou 60, ou 99, ou encore 100… cette femme… Une scène lui revint alors en mémoire tout à coup : quatre mois plus tôt, elle était allée faire des courses dans un grand supermarché avec ses deux enfants qu’elle avait installés dans le caddie. Alors qu’elle leur faisait goûter des raviolis frits présentés à la dégustation, une femme aux yeux particulièrement distingués avec ses paupières refaites vint la saluer et voulut caresser la tête de ses enfants, mais Kyeong-suk poussa aussitôt son chariot et quitta précipitamment le stand. Ce n’est que plus tard qu’elle sut que la femme en question était une de ses collègues téléconseillères, car elle la reconnut assise au poste numéro 16, les lèvres enduites de rouge vif comme celles de la tête à coiffer. Quelques jours plus tard, Kyeong-suk se rendit au poste numéro 16 pour présenter ses excuses, mais c’était déjà une autre femme à ce poste.
— Où est-elle partie, cette femme… ? murmura-t-elle.
— Qui ça ? demanda son mari.
— Le numéro 16… la femme de ce poste-là…
Kyeong-suk repoussa ses cheveux en arrière avec sa main, puis dirigea celle-ci vers la vitre. A l’instant où le bout de ses doigts la touchèrent, ils tremblèrent comme sous un électrochoc. Elle s’efforça d’ouvrir ses doigts recroquevillés tels des vers à soie sur une poêle et frotta discrètement la vitre comme pour effacer le reflet de son visage. Ce visage paniqué ressemblait à celui d’une mère descendue d’un bus en y oubliant ses enfants, et lui parût toujours aussi étranger. Presque fascinée par cette tête inconnue, elle ne parvenait pas à en détacher ses yeux. Puis, à un moment donné, en proie à une hallucination, elle vit son visage se superposer à celui reflété par la vitre froide et lisse pour ne plus faire qu’un ; les deux fronts s’entrechoquèrent comme deux silex avant de se fondre ; les yeux d’une femme s’emboîtèrent dans ceux d’une autre comme un bouton pression ; une bouche béante avala l’autre en train de s’ouvrir ; les cheveux des deux têtes se dressèrent et s’emmêlèrent…
— Chéri, il faut qu’on rentre…
— Mais pourquoi tu n’arrêtes pas de dire ça ? Où veux-tu qu’on rentre ? s’énerva son époux en lui jetant du coin de l’œil des regards durs.
— À la maison… il faut qu’on rentre à la maison, non ?
Elle tourna enfin la tête vers lui aux prix de gros efforts, autant que pour ouvrir une coque bien fermé.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, enfin ? s’enquit son mari d’un air ahuri.
— Il est déjà vingt-trois heures passées… on doit se dépêcher de rentrer chez nous, il est tard… il ne faut pas tarder davantage… l’heure de mettre les enfants au lit est déjà passée depuis longtemps.
— Chez nous ? répéta son mari la bouche un peu pincée.
— Oui, chez nous…
— Mais c’est où, chez nous ?
La voix de son mari ne trahissait plus aucun ton moqueur.
— Notre appartement… le numéro 1905 du bâtiment 201…
— Qui t’a dit que c’était chez nous ?
— Qui… ?
— Quel type cinglé t’a dit que c’était notre appartement ?
Le prix de l’appartement qu’ils avaient acheté dans cette ville nouvelle, avec un crédit bancaire, avait chuté de cinquante millions de wons5 en un an. Depuis, dès qu’on parlait de l’appartement, son mari devenait hypersensible, plus encore qu’un rat de laboratoire. Ils parvenaient à peine à payer les intérêts, alors en ce qui concernait le fonds principal, ils n’avaient aucune idée de comment et quand ils pourraient le rembourser. Voilà la situation désespérante dans laquelle ils étaient. Ils avaient déjà pensé à déménager ailleurs et à louer leur appartement à titre de dépôt6 pour pouvoir s’acquitter du fonds, mais le prêt bancaire étant tellement élevé que personne n’était intéressé par cette location un peu risquée.
— Si cet appartement n’est pas à nous, alors à qui appartient-il ? En tout cas c’est là que nous habitons, toi, moi et les enfants…
— Tu parles…
Chaque fois que son mari ironisait de la sorte, elle avait cette sensation agaçante d’être en train de jeter dans l’évier des restes de soupe passée. Elle gardait toujours les fenêtres fermées, c’était sans doute pour ça que la nourriture qu’elle préparait s’abîmait rapidement. Une fois, elle avait fait cuire toute la soirée de la poitrine de bœuf avec laquelle elle avait ensuite préparé du yukgaejang, cette soupe traditionnelle épicée à base de viande et de légumes, mais celle-ci avait tourné dans la nuit. Finalement, Kyeong-suk n’avait pas pu la servir, pas même à un seul repas. Au moment où elle avait vidé le jus et le contenu en penchant la casserole sur le bord de l’évier, elle avait été envahie par le sentiment d’avoir été abandonnée par son mari et ses enfants, et de se retrouver aussi seule qu’une orpheline. Des fougères, des pousses de soja, des tranches de radis… tout ça avait bouché le trou d’évacuation, et le jus rouge était monté. Elle l’avait longuement contemplé, l’air perdue.
— Pourquoi tu ne dis rien ? la pressa son mari.
— Je n’ai pas envie… je n’ai pas envie de dire quoi que ce soit.
— Quoi ? Tu as tout fait pour m’énerver et maintenant tu fais comme si de rien n’était ?
— Je n’ai vraiment plus envie de parler…
Comme le soir du mercredi précédent, où elle avait reçu cent vingt et un coups de fil, elle avait l’impression que sa langue s’enroulait dans sa gorge comme une feuille desséchée. La tête appuyée contre la vitre, elle ferma les yeux puis les rouvrit. Elle aurait aimé dormir en se fichant qu’il s’éloigne ou non de leur résidence, mais elle ne pouvait pas à cause des enfants. Elle aurait dû prendre un taxi avec eux pour rentrer à la maison quand s’était déclenchée la querelle entre son mari et le coursier. Elle le regretta amèrement. Elle se rappela aussi ses frères et sœurs qui avaient haussé le ton au sujet du paiement des frais de la maison de retraite médicalisée pour leur père, autour de la table dressée pour les festivités et désormais couverte de saletés et d’arêtes de baudroie écrasées. Elle s’était levée en silence avant de commencer à débarrasser les bols et les couverts sur lesquels les restes de nourriture étaient en train de sécher. Leur père, assis sur le canapé comme une statue, s’était contenté d’observer ses enfants en pleine dispute, avec l’expression stoïque d’un juge, sans dire un mot.
— C’était un vieil homme… aussi vieux que mon père…
Au moment où leur voiture passa sous une passerelle, une moto surgit. Elle sursauta, croyant que le coursier les avait suivis jusque-là. Son mari, qui avait dû être aussi surpris qu’elle, changea de voie et accéléra comme pour s’enfuir. La moto les rattrapa, roula tout près derrière eux et les dépassa en dansant avant de disparaître en une seconde.
— Tu veux vraiment me voir devenir fou, hein ? lança son mari en tendant le cou vers le siège passager.
Sa voix était tellement tranchante qu’elle crut un instant qu’une lame de rasoir était passée sur son visage.
— Il y avait quelqu’un derrière les rideaux… derrière les rideaux…
Sur ce, ses épaules frissonnèrent.
— Les rideaux ?
— Pas derrière les rideaux violets, mais les dorés…
Dans la boutique, plusieurs rideaux étaient accrochés : derrière les violets, il y en avait des dorés, des ivoire et d’autres d’une couleur ambiguë, entre le blanc et le brouillard. Et plein d’autres encore à la suite…
— Qu’est-ce que ça peut foutre qu’il y ait ou non quelqu’un derrière les rideaux !
— Oui mais… bredouilla-t-elle en secouant la tête. Comment on va faire si mon père a compris ?
— Compris quoi ?
— Ce que tu as dit dans la voiture le jour où nous l’avons amené à la maison…
Avant que son père ne soit placé en maison de retraite médicalisée, il lui avait fallu le prendre en charge, chez elle, pendant un mois. À partir du moment où il avait été incapable de se débrouiller seul au quotidien, ses frères et sœurs et elle-même avaient décidé de le garder chez eux un mois ou deux à tour de rôle, un peu comme on le ferait avec des bagages. Mais la période était mal tombée. Son mari venait d’être transféré chez un nouveau concessionnaire, il avait été très occupé et n’avait pu avoir aucun jour de congé. Depuis plusieurs jours déjà, elle lui chantait qu’il fallait aller chercher son père chez son petit-frère un de ces soirs. Malgré tout, le soir en question, il était rentré à près de vingt-deux heures. En laissant seuls leurs enfants endormis, ils s’étaient mis en route. Elle avait craint que ses enfants ne se réveillent en leur absence mais elle n’avait pas eu d’autre choix.
— Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Quand on est passés à la pompe à essence, tu as dit…
— Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Eh bien… tu as dit…
— Tu fais une montagne de quelque chose dont je ne me souviens même pas !
— Comment peux-tu ne pas t’en rappeler ?
— Tu crois vraiment que je n’ai rien d’autre à faire que me souvenir de tout ce que je dis ?
— Est-ce que tu crois que moi j’ai plus le temps que toi ? Toute la journée, je reçois des appels, je n’ai pas une minute à moi, et quand je rentre à la maison, j’ai l’impression que ma tête est une noix écrasée. Je n’ai même pas le temps de me changer, je dois tout de suite faire manger les enfants, préparer leurs affaires pour le lendemain et m’occuper de leurs devoirs… Tu penses vraiment que j’ai le temps de m’asseoir tranquillement pour regarder un feuilleton télé ?
— Je t’ai dit de laisser tomber le boulot si c’est vraiment trop compliqué.
— Mais si je ne travaille plus ? Tu te rends compte du salaire que tu as rapporté le mois dernier ? Ça suffit à peine pour payer les intérêts. Si je ne gagne pas d’argent …
Elle se tut aussitôt, rendue silencieuse par le flot d’injures que déversa sur elle son mari. Lorsqu’il était très énervé, celui-ci l’insultait sans tenir compte de la présence des enfants.
— Je ne suis pas fou, je n’aurais jamais dit quelque chose que ton père ne doit pas entendre !
— En tout cas, mon père a dû tout comprendre… Il ne l’a pas montré, mais j’imagine qu’il devait être très triste.
— Mais qu’est-ce que j’ai dit à la fin ?
— Eh bien…
— Dis-moi ce que j’ai dit !
— Eh bien, c’est-à-dire…
— Je t’ai demandé ce que j’ai dit !
— Je ne me souviens plus très bien, mais…
— Tu m’as harcelé comme ça pour quelque chose dont tu ne te souviens même pas ! Hein ?
— En tout cas, mon père…
À cette époque, elle n’était pas encore au poste numéro 5, mais au numéro 8. Elle était enceinte de son deuxième enfant, une grossesse qu’elle n’avait pas prévu. Aussi avait-elle pris dix-huit kilos. Quand elle avait des nausées au milieu des coups de fil incessants et stressants, elle mettait dans sa bouche un demi morceau de biscuit salé et le faisait fondre lentement comme un bonbon. Elle devait faire très attention pour que les clients irrités au plus haut point à l’autre bout du fil ne se rendent compte de rien. Il arrivait que certains des ses interlocuteurs s’éternisent avec leurs plaintes et qu’elle vide un sachet entier de biscuits en une seule conversation, en répandant des miettes partout autour d’elle. Cela se produisait au moins une ou deux fois par jour.
Sa tête se tourna encore vers le siège arrière.
— Papa et maman ne sont pas en train de se disputer… non, nous ne nous disputons pas. Pardon ? Quoi ? Tu as vu quoi… ? Quoi ? Je vous dit que nous ne nous disputons pas… Papa et maman ne se disputent pas… non, on ne se dispute pas… Au fait, qu’est-ce que tu as vu ? Pourquoi tu me dis ça seulement maintenant ? Tu aurais dû me le dire tout à l’heure, tout à l’heure… Parce que nous nous sommes disputés ? Je vous ai dit qu’on ne se disputait pas…
Kyeong-suk enfouit son visage dans ses mains et secoua la tête.
— Chéri… les enfants ont vu…
Son mari lui jeta un regard interrogateur.
— Ils ont vu le coursier se faire heurter par notre voiture et tomber…
— Ils ont dû mal voir.
— Tu sais très bien que nos enfants ne mentent pas.
— Oui, mais tu m’as dit un jour que tu leur avais interdit de manger de la pizza pour les punir d’avoir menti !
— Oui, mais depuis ils ne mentent plus.
Derrière les vitres, les platanes avaient remplacé les ginkgos, mais Kyeong-suk ne s’en rendit pas compte. Des enseignes de love hôtels qui brillaient de mille feux défilèrent sous ses yeux. L’hôtel où elle avait passé la première nuit avec son mari lui semblait se trouver parmi ceux-là. À l’époque, elle avait les cheveux longs, rien à voir avec le carré court qu’elle portait maintenant, et n’était pas encore mère de deux enfants. Sa propre mère était toujours en vie. Quant à son père il avait l’esprit clair et pouvait reconnaître sa fille dans une foule de dix mille personnes. Avant d’entrer dans ce love hôtel, elle et son mari avaient mangé un plat de poulet à la Chuncheon dans un restaurant proche. Le calendrier accroché derrière son futur époux affichait le mois de juin alors qu’on était en août. Elle ne se souvenait pas du numéro de la chambre, mais lorsqu’ils avaient éteint la lumière, elle avait entendu des pleurs masculins de l’autre côté du mur. Il n’y avait pas un mais deux hommes. Leurs sanglots ressemblaient à ceux d’un quadrupède, on aurait dit deux bêtes qui pleuraient l’une pour l’autre, chacune à une extrémité d’une plaine désertique. Son mari avait donné un coup de poing sur le mur pour les faire taire. Son visage noyé par le noir d’encre qui avait empli la pièce était totalement invisible. « Je ne vois pas ton visage… » avait murmuré Kyeong-suk en se tournant vers le mur et en exposant ainsi son dos nu à son mari qui n’était encore que son petit-ami.
— Ton visage…
Sur ce, elle regarda son mari timidement.
— Tu ressors encore cette histoire ?
— Tu te… souviens ?
— Tu ne peux pas arrêter avec ça ? J’en ai marre !
— Tu te rappelles donc de ce que j’ai dit… ?
— Quoi ? Tu m’en as encore parlé ce midi ! À table, tu m’as fixé, et tu as marmonné comme une folle que tu ne voyais pas mon visage.
Ce n’est qu’alors que lui revint ce qui s’était passé lors du déjeuner. Elle avait effectivement murmuré comme ça après avoir enfourné dans la bouche de sa fille une trop grande quantité de riz enroulée dans une feuille d’algues un peu ramollie ; son époux, énervé, s’était levé brusquement tandis que sa fille avait recraché une bouillie d’algues, de riz et de salive dans sa soupe de pommes de terre. Son fils aîné n’était pas à table ni devant la télé. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait à ce moment-là.
— C’est parce que je ne te voyais vraiment pas…
Elle tendit la main et alluma le plafonnier. Elle examina attentivement le visage de son mari sous la lueur orange puis tourna la tête vers l’arrière pour regarder aussi celui de ses enfants. Son époux fit tout à coup demi-tour et se mit sur la voie qui allait dans le sens inverse. C’était précisément à l’endroit où ce genre de manœuvre était interdit. La lumière rouge d’une caméra de surveillance suspendue en l’air comme un oiseau empaillé s’alluma, mais ni elle ni son mari ne s’en aperçurent.

***

Leur véhicule était revenu sur le même carrefour, comme si on avait rembobiné la vidéo. Il se retrouva dans le sens inverse par rapport à tout à l’heure, avec le plafonnier allumé, mais personne ne le reconnut. Sur le passage piéton, le bonhomme passa au vert mais il était toujours aussi désert. Kyeong-suk fut subitement prise d’une angoisse, se demandant si elle ne devait pas descendre elle-même pour le traverser avant que le chiffre qui s’affichait, 12 pour l’instant, ne passe à 11 puis remonte ainsi jusqu’à 1… Les bus eux-mêmes ne circulant sans doute plus, il n’y avait aucune voiture sur le carrefour alors que le feu était vert pour aller tout droit. Elle ne vit pas non plus le coursier ni sa moto. Cet homme qu’elle avait imaginé gisant dans son sang sur le sol goudronné avait disparu. Seul le vent, pareil à la main d’un vieillard malade, balayait la route asphaltée comme si rien ne s’était passé sur ce carrefour cette nuit-là.
Elle aperçut alors quelqu’un entrer dans l’immeuble commercial où seule la boutique de rideaux était éclairée. La lumière automatique installée à l’entrée du bâtiment s’alluma comme une dernière lueur d’espoir et révéla la silhouette, de dos. Elle ne put voir le visage de cette personne mais eut le sentiment que c’était celle qui se cachait derrière les rideaux, sans pour autant pouvoir affirmer qu’il y ait vraiment eu quelqu’un… Le propriétaire de la silhouette disparut à l’intérieur avant que la lumière ne s’éteigne. Kyeong-suk imagina entendre le bruit de ses pas montant l’escalier, puis le visualisa en train d’aller se coucher sur son lit derrière l’une de ces fenêtres obstruées du goshiwon informatisé et s’endormir sans même se rendre compte que sous son poids, son lit penchait vers le mur.
— Il n’avait pas l’air de me reconnaître…
Elle essuya du revers de sa main la condensation montant sur la vitre, aussi opaque que de l’eau de lavage du riz.
— Mon père ne m’a pas…
— Et alors ? fit son mari en faisant claquer sa langue, l’air d’en avoir assez.
— Il m’avait reconnue pourtant à la fête de la moisson… Il ne s’était pas souvenu de mon nom ni lequel de ses enfants j’étais, mais il savait au moins que j’étais sa fille…
— Et tu crois que ça a de l’importance, là tout de suite ?
— Il n’a pas non plus semblé reconnaître nos enfants.
— Ce n’est pas le sujet, pour le moment !
— Après tout…
Elle agita doucement la tête, le front collé contre la vitre. Quelques uns de ses cheveux étaient plaqués dessus, on aurait dit que la vitre se fissurait.
— Le dimanche est déjà fini, soupira son mari d’une voix chargée de désespoir, proche des larmes.
— Chéri, est-ce qu’un jour je serai tellement vieille que je ne reconnaîtrai même pas mes propres enfants ? Ce jour-là viendra-t-il…
Son mari se tut, trouvant peut-être que cela ne méritait pas de réponse et appuya sur le bouton de la radio, comme pour la faire taire. Les infos trafic emplirent alors l’habitacle. Tout le monde devait déjà dormir, pourtant, une voix aiguë mais agréable donnait des nouvelles de la circulation sur l’autoroute à cette heure tardive, loin de ce carrefour où ils se trouvaient. D’après elle, il n’y avait pas un seul accident sur cette voie rapide aussi longue et obscure que les boyaux d’un bœuf. Kyeong-suk se retourna de nouveau brusquement vers le siège arrière.
— Viendra-t-il vraiment ce jour… ce jour où maman ne vous reconnaîtra plus… ?
Son mari repartit et tourna violemment le volant. En un clin d’œil, leur voiture traversa la ligne centrale avant de se retrouver sur la voie en sens inverse.
— Ce jour où maman… ne vous reconnaîtra plus…
Leur voiture roula cinq cent mètres avant de tourner à droite, puis après trois cent mètres, elle tourna à gauche puis à droite, et fit un demi-tour cinquante mètres plus loin. Ils approchaient enfin de leur résidence. Un taxi roula à côté d’eux.
— Oui, maman est au poste numéro 5… vous avez beau m’appeler, je ne peux pas vous répondre.
Kyeong-suk tendit une main au dessus de sa tête et éteignit le plafonnier comme pour effacer ses enfants et elle-même. Ni son mari ni elle ne s’étaient aperçus que leur voiture roulait sans phares.

KIM SUM est l’auteure de Cette nuit-là, une nouvelle traduite du coréen (Corée du Sud) par LIM YEONG-HEE et MÉLANIE BASNEL et parue dans les pages du numéro 2 de Jentayu.

1. Immeuble de chambres meublées louées pour de courtes durées à des prix très modiques et où tout est informatisé.

2. Pâte à base de poisson utilisée dans la cuisine coréenne.

3. 1 € correspond à 1200 wons.

4. Environ 83 €.

5. Environ quarante-deux mille euros.

6. En Corée du Sud, on ne paie pas forcément de loyer mensuel. Le système de location le plus pratiqué consiste à verser une grosse somme d’argent en entrant dans un logement, somme que l’on récupère en partant, et le propriétaire se paie avec les intérêts de ses investissements.

Illustration : © Likhain.