Extrait L'Avenir

La voie de la liberté

Numéro 10

« La perspective du pire me transporte de joie.
Mon présent s’illumine des futurs les plus noirs. »

1.
LES RIRES DES ENFANTS me parviennent à travers le mur. Ils jouent et se poursuivent dans le jardin là-bas. Jamais je n’ouvre les rideaux. Voici plusieurs décennies que les fenêtres ont été scellées, peu après l’arrivée de Grand-Mère. Et pourtant, les rideaux sont accrochés à leur emplacement d’origine, rappelant l’orifice disparu.
D’autres sons me parviennent à travers le mur : bruits de pas, battements de cœur, respirations – tous aussi limpides qu’une pluie d’hiver sur le toit. Entourés de ces bruits dans notre appartement vétuste, nous nous sommes enfoncés, lentement, au plus profond du silence.
Un silence inhumain.
Cette pièce m’a vu naître, grandir ; depuis mon enfance, elle m’offre l’asile. Voilà bien longtemps, lorsque mes parents étaient encore petits, ma grand-mère a fait des travaux dans ce soixante-dix mètres carrés de dernier étage : climatisation, insonorisation et – le plus important – un système de filtration perpétuel de l’air lourdement pollué. À l’époque, les membranes gliales filtrantes, tout juste mises au point dans un laboratoire secret, étaient en pleine phase expérimentale. Personne ne savait comment Grand-Mère, qui ne mettait jamais un pied dehors, avait réussi à se procurer un tel matériau.
La rumeur voulait qu’elle ait mobilisé l’ensemble de ses contacts – usant de tous les arguments à la disposition de la gent féminine.
Grand-Mère est une femme splendide, en effet. Le passage du temps qui, d’ordinaire, fane la beauté l’a chez elle figée en une perpétuité troublante.
Interrogée sur son âge, elle ment.
Elle ment sur bien des choses.
Mais sans elle, l’appartement ne serait pas là.
Devons-nous lui en être reconnaissants ? Nous ne saurions le dire – c’est une question trop complexe.
Les questions qui la concernent sont autant de serpents qui se mordent la queue. La question engloutit la réponse ; la réponse se pétrifie dans la question en une seule boucle éternelle.
Les questions qui la concernent lui ressemblent.
« On ne choisit pas ses parents, on les subit » nous expliquent ces derniers depuis que nous sommes en âge de comprendre.
C’est ce qu’ils ont fait.
Nous les avons surpassés.
L’élève surpasse le maître. Ainsi tourne le monde. Nos descendants n’auront même plus besoin de réfléchir à ces questions.
Ils n’auront pas besoin de penser à quoi que ce soit. Sauf à la faim.
La faim a toujours été là. Même au temps où elle ne posait pas encore problème, elle habitait dans le sang de Grand-Mère.
Jadis, Grand-Mère pouvait, comme tout le monde, sortir faire des courses dans l’air chargé de microparticules de métal. En poussant l’audace un peu plus loin, elle pouvait faire son jogging dans le parc comme à l’ordinaire, passant des groupes de danseurs aux expressions maniaques. Au moins aurait-elle pu agir un peu plus naturellement, insister pour garder un travail lui permettant de nourrir sa famille et se jeter, jour après jour, dans la marée humaine des heures de pointe.
Même si ce travail n’avait rien d’honorable ; même s’il lui permettait à peine de gagner sa vie.
Grand-mère était animatrice de talk-show. Lorsque la qualité de l’air avait commencé à se détériorer, elle s’était empressée d’annuler ses prochains contrats. La plupart des gens n’avaient pas encore conscience de la gravité de la situation. Les systèmes d’alerte anti-particules n’avaient pas encore été inventés. Elle avait dû être parmi les premiers malades. Premiers symptômes : insomnies, palpitations et nécrose de l’épiderme, qui tombait pour être remplacé par une peau gluante, glacée, plus blanche que celle d’un albinos. Non, la pâleur de Grand-Mère ne lui était pas innée – ni ne résultait de trop d’années d’une enfance cloîtrée.
Les médecins avaient attribué ses maux à son rythme de travail irrégulier : allez penser, une constitution si frêle, pas de quoi faire toute une histoire de ses tourments.
Rien n’avait été rendu public.
L’intuition de Grand-Mère lui souffla la racine du mal. Elle se claquemura dans son appartement. Gardant le contact avec le monde extérieur grâce à Internet, elle se ravitaillait en nourriture et autres objets de première nécessité sur des plates-formes de commerce en ligne. La première étape de son auto-confinement ressemblait, pour beaucoup de témoins, à une claustration volontaire pour cause de maladie inexplicable.
Ils n’avaient peut-être pas tort.
Sans trop comprendre ses propres actes, elle suivit l’instinct qui la poussait à s’enfermer avec ses enfants. Elle commença les transformations dans l’appartement.
Bientôt, l’épidémie éclata.
Comme tous les malades présentaient des symptômes différents, leur très grand nombre ne déclencha pas immédiatement la panique – du moins, pas les dix premiers jours.
« C’était comme si Dieu, du haut de son trône, avait concocté une sentence personnalisée selon les crimes de chacun », commentait Grand-Mère en décrivant ce temps.
Elle commanda en ligne tant de biscuits compressés, de conserves de viande et de barres énergétiques que la société de livraison fut contrainte d’envoyer un plein camion. Faute d’ascenseur, quatre livreurs montèrent les provisions durant une heure entière, sous les regards d’un attroupement de voisins curieux.
Les on-dit commencèrent à se propager à toute vitesse. Ensuite, ce fut la panique. Et la rumeur gronda de plus belle. Ceux qui avaient compris l’origine du problème gardaient le silence : il était trop dangereux d’arriver à des conclusions quelconques. Debout derrière le mur, Grand-Mère écoutait les vociférations frénétiques du monde extérieur.
Lentement, elle apprit à distinguer les familles qui déménageaient, les rixes pour du matériel médical, les foules qui se rassemblaient pour les proclamations. Déjà, elle n’allait plus sur le Web – divulguer sa présence aux regards extérieurs, ne fut-ce que dans l’espace virtuel, était bien trop dangereux.
Un silence sinistre régnait sur l’appartement exigu qui, comme une éponge desséchée, s’imbibait des haines, des terreurs et des rancoeurs du monde. L’ouïe de Grand-Mère, d’une finesse sans pareille, lui permettait de discerner les sons dans un périmètre de plusieurs kilomètres. Bien entendu, elle lui livrait aussi d’innombrables agonies.
La vie tombait en poussière, comme suffoquée par une canicule.
Tapie derrière son mur, Grand-Mère écoutait le monde sur son chemin de croix.
Elle vécut dans son propre univers, errant dans son appartement, ravivant à pas fantomatiques les poussières assoupies dans l’obscurité. Grand-Mère avait un passe-temps secret – prêter l’oreille aux souffrances et aux morts devint la partie la plus vivifiante de son existence.
Algide un peu plus chaque jour, sa peau couleur de neige se recouvrit d’une glaçure d’émail.
Devenus adultes, mes parents – ses deux enfants – vivaient comme elle. Eux aussi possédaient une peau blanche et glacée. La plupart du temps, les trois ne s’apercevaient même plus de la présence des autres ; même quand, reclus dans une même pièce, ils finirent par nous mettre au monde.
Je n’essaie que très rarement de compter les habitants de l’appartement. Il n’y a que des ombres ; et puis d’autres ombres. Que l’appartement peut contenir. Ce nombre ne risque plus d’augmenter : à la différence de nos parents, nous n’éprouvons nul amour fraternel intense. Certaines formes de désir humain se sont volatilisées des corps de notre génération, qui sera la dernière. L’annihilation complète des appétits humains.
Je n’essaie que très rarement de compter les habitants de l’appartement. Il n’y a que des ombres ; et puis d’autres ombres.

2.
Dedans et dehors, le temps suit des cours différents. Grand-Mère a mis au monde nos parents. Nos parents nous ont mis au monde.
Notre situation était plutôt enviable, convaincus que nous étions d’occuper une position dominante sur le monde extérieur. Jusqu’à ce que s’abatte un silence de mort. Que, sans le moindre signe annonciateur, une déchirure éternelle vienne meurtrir la trame du temps. Plus un murmure ne nous est parvenu à travers la paroi. Collés contre le mur, souffle suspendu, oreille dressée… Nous ne percevions qu’un silence sépulcral. Pas même le bruit le plus ténu, le grésillement des ailes d’une mouche à viande ou le bruissement d’une feuille qui érafle le sol. S’armant de courage, Grand-Mère tenta de rebrancher les circuits et de se connecter au Web. Le réseau électrique ne fonctionnait plus. En l’espace d’une nuit, le monde extérieur nous avait quitté. Et nous sommes restés, seuls, dans le silence.
Au cœur de l’obscurité, quelqu’un a évoqué le pire à voix basse – sans toutefois provoquer de panique. Nous pensions être habitués à notre vie de réclusion. Les cadavres pêle-mêle, l’apocalypse par-delà le mur n’avaient pas d’influence sur nous. Nous avancions vers l’éternité sur notre propre ligne du temps. Notre clan, lueur parmi les ténèbres, accéderait à la vie éternelle.
Il n’en fut pas tout à fait ainsi.
Grand-Mère sentait l’arrivée imminente d’une crise.
La faim.
L’ennemi, engourdi dans son sang depuis toutes ces années, s’était éveillé. Malgré nos besoins nutritifs incroyablement restreints. Malgré une ascèse à n’absorber que le minimum indispensable à la survie. Ce jour avait fini par arriver : nous avions épuisé les réserves de Grand-Mère. L’appartement était d’un vide terrifiant. À part quelques meubles et livres pourris, il ne restait rien. Petit à petit, nous l’avions vidé, horde de fantômes affamés voués à se lorgner les uns les autres.
La faim véritable, le vide de l’âme qui exacerbe sa propre douleur. Rien ne pouvait détourner notre attention.
Faim. Faim.
Le manque de nourriture emplissait notre être – emplissait notre corps translucide et glacé, emplissait le vide blafard de notre cerveau, jusqu’à notre âme absente.
Le manque de nourriture nous emplissait.
Le temps tournoyait tout autour de nous.
Une vie éternelle commuée en torture.

3.
Pourtant habitués à la claustration, au silence et à la solitude, nous ne pouvons apprivoiser la faim.
Pour la première fois, nous remettons en doute notre existence – remettons en doute l’asile de Grand-Mère. Personne n’ouvre la bouche. Mais dans les ténèbres, l’animosité, les remords, la rancoeur pénètrent en nous comme des spores inhalées, s’enfoncent au plus profond des noirceurs de nos corps pour y grandir et s’y multiplier. La situation nous est intolérable. Irritables, constamment maussades, incommodés même par la poussière qui recouvre les chaises. Jamais nous ne l’avions remarquée.
La faim. Penser à autre chose, à n’importe quoi, pour ne pas devenir fou.
J’entends un cri strident. Le cri de la chair gonflée, déchirée par la faim. Un mugissement comme jamais je n’en ai entendu. Lorsqu’ils me plaquent au sol de tout leur poids, leur main sur ma bouche, qu’ils me hurlent de la fermer, je comprends enfin. Ce cri, c’est le mien.
Et à l’instant précis où je ferme les lèvres, avant que l’écho se dissipe, nous l’entendons.
Étrange, antique, n’ayant existé que dans nos imaginations.
Le son écrasant et suffoqué des gonds de la porte d’entrée.
La porte s’ouvre ! Seule, Grand-Mère quitte l’appartement.
Elle nous a quittés. Bien consciente que nos souffles retenus comptent les claquements de pas dans l’escalier, elle disparaît de notre univers, sans états d’âmes et sans un mot.
Il ne reste que nous, chétifs vestiges d’un autre temps, abandonnés au nid par notre matriarche. Honteux non du fait de l’abandon, mais de la vérité : nous l’avons mérité. Elle nous a laissé une chance : la poursuivre, nous élancer à sa suite dans le monde d’Au-Dehors.
Ce monde, je ne l’ai jamais vu. Mes parents le disent impur. L’air qui empoisonne les autres peut aussi nous empoisonner.
Impensable.
Un espace plus grand que cet appartement : impensable. Une immensité suffocante. Rien qu’en songeant à la lumière, mon cœur se brise de désarroi. Incapable de m’adapter – voilà ce que je crains.
Nous découvrons bientôt que le respirateur portatif sous le lit a disparu. Grand-Mère doit l’avoir emporté.
Père est stupéfait. Il le croyait hors d’usage depuis le temps, toute forme de vie s’était éteinte Au-Dehors.
Il pousse un long soupir : « Le destin est une gomme maléfique qui a fait disparaître toute chose Au-Dehors et vient lentement, très lentement, nous effacer à notre tour. »
Usant de la faim, sous-entend-il.
Il a tort.
Deux jours plus tard, Grand-Mère revient dans une vieille voiture électrique amphibie qu’elle range au bas de l’immeuble. Nous découvrirons plus tard que le véhicule est plein à craquer de barres énergétiques aux saveurs variées et de vrais aliments truffés de conservateurs. Pas que cela aurait changé quoi que ce soit si nous l’avions su. Nous sommes trop faibles, tout juste capables de lever la tête vers la porte d’entrée.
Les aliments rapportés par Grand-Mère nous ont tous sauvés, donnant le coup d’envoi de la dernière grande vague de copulation.
La dernière génération est conçue ce jour-là.
Outre la nourriture, Grand-Mère revient avec une information.
« Au-Dehors, je suis tombée sur des humains.
— Des humains ?
— Des humains différents de nous. »
Elle doit avoir l’esprit confus. C’est inimaginable. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose. « Certains ont survécu dans le monde extérieur. Il y en a pas mal du côté du rond-point, à l’ouest. Et aussi des chats, des chiens, des plantes. Ils n’ont pas besoin de protection quelconque. »
Des survivants dans le monde extérieur.
Ces paroles suscitent un vortex d’émotions.
Personne n’ouvre la bouche, trop occupés que nous sommes à essayer de faire sens du récit de Grand-Mère.
« Ils ont l’air… bien », complète-t-elle.
Nous avons compris.
Une seule explication possible : ces survivants ont évolué pour supporter l’air sursaturé de particules métalliques toxiques.
L’humanité a évolué.
Celle-là même, que mon père voyait condamnée à disparaître inéluctablement sous les coups de gomme, a évolué. De nouveau, un espoir de survie se dessine.
Voilà qui mérite l’excitation. Malgré la faim qui nous a poussés au bord du gouffre, nous avons survécu. Tout nous emplit de joie. Comme eux, nous avons trouvé notre propre voie en plein cœur du désastre – comme eux, nous avons survécu.
Le monde est assez grand pour tous – pour ces deux clans survivants, ayant emprunté des voies complètement différentes.

4.
Personne ne songe à changer quoi que ce soit. Nos jours les plus sombres derrière, nous nous en tirons bien. Personne n’y songe… sauf Grand-Mère, cela s’entend.
Elle est sa propre question. Sa propre réponse. Le serpent qui se mord la queue.
Elle veut retourner là-bas. Repartir dans le monde extérieur.
Grand-Mère s’est bien gardée de nous dire que, lors de sa quête solitaire, elle a retiré un bref instant son masque, exposant entièrement son visage à l’atmosphère couleur d’or terni. Qu’un nébuleux soleil a transpercé le smog et l’a dardée de ses rayons. Que ses joues, ses épaules, ses poignets, chaque centimètre de sa peau se sont gonflés d’un désir ardent, d’un amour pour le monde extérieur : cet univers sale, brûlant, bruyant, saturé de parfums et de puanteur ; un monde, enfin vivant, à aimer. Et quelle différence, s’ils se sont débarrassés du temps, de la mort, et pas elle ?
Grand-Mère veut retourner parmi eux.
Cette fois, elle n’emporte pas de respirateur.
Elle tente de les imiter, de respirer l’air, heureuse, insouciante, de profiter comme eux des rayons de soleil, d’aller où bon lui semble. Nous ignorons à quelle distance elle est partie. Les bruits de ses pas nous parviennent à travers le mur et, déjà, ne ressemblent plus aux siens. Lourds, irréguliers, ils se confondent avec ceux des autres.
L’inquiétude nous prend : nous allons perdre notre génitrice. Nous échangeons des regards perdus, désemparés, confus. Lorsqu’elle revient dans l’appartement en titubant, il nous faut un moment pour nous en rendre compte.
« Préparez mon lit. » Sitôt la phrase dite, elle s’effondre.
Le lit, inusité depuis si longtemps. Nous n’avons plus besoin de dormir ; même durant l’épisode terrifiant de la famine, personne n’a ressenti le besoin de s’allonger.
Pas le moindre doute : elle est malade. Sa peau est recouverte d’ulcères, ses voies respiratoires, brûlées, suintent, ses réactions sont lentes, son pouls irrégulier. On dirait les symptômes qui apparaissent quand les particules pénètrent la circulation sanguine. Nous la regardons allongée, inconsciente. Nous avons préparé le lit, la seule chose que nous puissions faire.
Quelle vaste plaisanterie ! Nous pensions enfin ne plus jamais la perdre, et voilà qu’elle va nous être arrachée. La mort. Un sujet auquel nous avons songé avec respect. Pourtant, maintenant si proche, elle semble encore plus inconcevable que le retour de Grand-Mère vers l’Au-Dehors.
Comble de l’ironie : nous, éternels croyants, confrontés à sa mort quand le monde extérieur regorge de vie.
Grand-Mère ne l’entend pas de la sorte.
Elle résiste comme par miracle. « Vous savez, l’air que l’on respire Au-Dehors est presque sucré. Il m’a laissé un goût métallique en bouche. » La première phrase qu’elle parvient à prononcer après avoir recouvré ses esprits lui impose de s’arrêter plusieurs fois.
Certains d’entre nous sont convaincus par ses paroles, comme elle avait convaincu jadis mes parents de se cloîtrer avec elle. Si sûre d’elle-même, si déterminée, persuasive – depuis notre naissance, nous sommes voués à être ses disciples.
La troisième fois que Grand-Mère sort à la découverte d’Au-Dehors, elle entraîne à sa suite quatre de ses disciples.
Mon père, ma plus jeune sœur, et deux de mes frères, les troisièmes jumeaux.
Je me souviendrai toujours du bruit de leurs pas. Toujours… Je crois en l’éternel, si eux ne le sont pas.
Elle revient seule, en aussi piteux état que la première fois. Elle essaie de nous dire qu’au moins, elle est parvenue à rester plus longtemps. Nous n’avons pas la mémoire du temps ; elle non plus. Elle veut simplement croire. Personne ne mentionne les quatre autres, comme s’ils n’avaient jamais existé.
Il y a une quatrième fois, puis une cinquième, puis une sixième.
La sixième, elle ne revient pas seule. Ma mère est la seule autre à partir et à revenir. Elle aurait dû revenir plus vite.
Nous comprenons que c’en est fini.
Seule Grand-Mère peut sortir et vivre. Ma mère y est presque parvenue. La plus inapte était la benjamine, la plus jeune disciple de Grand-Mère.
Je m’assois à ses côtés tandis qu’elle tourne son regard vers moi.
J’ai compris. C’est l’une des raisons pour lesquelles je m’assois à côté d’elle. Elle plonge son regard dans le mien. Nul besoin de paroles, elle comprend immédiatement. Avant même que je démêle l’écheveau de mes propres pensées, elle a compris. C’est dire combien elle est intelligente.
Combien elle est déterminée.
Elle qui nous a guidés vers la survie à travers les désastres. Sous son égide, notre clan a trouvé sa propre délivrance, s’est constitué en nouveau genre humain. Mais, manque de chance, nous nous sommes fourvoyés sur la voie de l’évolution. Nous n’appartenons pas à l’espèce qui s’est adaptée.
Ce n’est pas sa faute.
Mais peut-être le voit-elle autrement, ce qui la pousse à essayer, à entraîner les siens, encore, encore, et encore vers ces terres de mort.
« On ne peut pas refaire ça. » Avec détermination, j’énonce à haute voix ce que nous pensons tous. Ce n’est pas superflu.
Grand-Mère ne me regarde plus. L’espace d’un instant, je crois voir un sourire flotter sur ses lèvres.
Un frisson comme jamais je n’en ai ressenti me parcourt.
La réalité n’est pas si terrible. Notre situation n’a pas changé. Nous non plus, ni notre appartement. Si le monde extérieur est un peu plus joyeux, plus libre, il exige un tribut au-delà de tous nos moyens, passés et futurs.
Depuis, Grand-Mère n’a plus quitté l’appartement – ni parlé avec qui que ce soit. Elle s’est repliée en elle-même, en ce lieu profond et inaccessible. Plus que jamais, elle ressemble à une ombre. Même un examen minutieux ne permet pas de la distinguer des autres. D’une certaine manière, c’est une forme de mort.
Je pense avoir gagné. J’ai dissuadé Grand-Mère de se lancer dans une autre tentative. C’est cruel, particulièrement pour elle. Mais j’ai tort – nous pensons en savoir plus qu’elle, être plus rationnels. « Si seulement nous pouvions vivre libres sous les rayons du soleil comme ceux d’Au-Dehors. » Épisodiquement, ce genre de pensée imbécile nous traverse l’esprit, doublée de rancune envers Grand-Mère. Êtres magnanimes, nous finissons toujours par nous convaincre de lui pardonner. Tout rentre progressivement dans l’ordre – les humains d’Au-Dehors et nous évoluons selon deux droites parallèles, trajectoires non-sécantes.
Jusqu’au jour où l’on frappe à la porte.

5.
« Vous devez payer l’électricité.
— Quoi ? » Une tirade totalement inattendue s’abat sur mon crâne.
Je dois m’adosser au mur pour ne pas tomber à la renverse.
Ouvrir la porte épuise mes forces – il ne m’en reste plus pour
comprendre ces paroles qui dépassent de très loin l’étendue de mon
vocabulaire.
Une facture d’électricité ?
Qu’entend-il par « payer » ? Et que « doit-on » faire ?
Un jeune homme au visage curcuma. Il me semble jeune, en tout cas. Il me dévisage, bouche bée, souffle court. Lorsqu’il reprend sa respiration, les deux cavités de ses narines laissent échapper un liquide visqueux, jaune comme du pus, qui dégouline des ailes de son nez jusqu’aux coins de sa bouche. Le jeune homme essuie ces sécrétions d’un revers de la main avant de se mettre à m’instruire sans plus de retenue. Il m’explique patiemment : en général, soit les factures sont payées par prélèvement bancaire, soit le client effectue lui-même ses virements en ligne. À défaut, le fournisseur d’électricité envoie un percepteur.
Mon expression effarée trahit certainement mon désarroi. Je voudrais battre en retraite vers le coin le plus reculé de la pièce, plaquer mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre un seul mot.
Il essaie de me consoler : « Pour tout vous dire, depuis la Grande Dépression, bien des familles sont en retard de paiement. »
« Nous n’utilisons pas d’électricité », me souffle Grand-Mère derrière la porte. Je répète ses mots, sans comprendre.
Il éclate de rire et met un moment à saisir que je ne plaisante pas. D’une voix rauque embarrassée, il souffle : « Laissez-moi jeter un coup d’œil au compteur, on sera fixés. »
Il reste planté devant l’appareil un long moment, multiplie les vérifications. Les chiffres ont de quoi rendre perplexe.
« C’est étrange, il semble que vous ayez raison. À en croire le compteur, vous n’avez jamais utilisé d’électricité. C’est vraiment bizarre. » Il se gratte la tête avec force, le front plissé. « Quoi qu’il en soit, vous devez payer les frais d’entretien. C’est le règlement. » Il hausse les épaules, comme pour signifier qu’il ne cherche pas à nous causer d’ennuis.
« Des frais ? Oui, d’accord. » Sitôt ses intentions à peu près éclaircies, je m’empresse de faire mine de coopérer.
« Trois-cent soixante-dix-huit yuans. »
L’argent, un nouveau problème qui nous prend au dépourvu.
Nous savons à peine de quoi il s’agit. Pour la plupart, nous sommes nés après l’effondrement du monde et du sens de l’argent. Pour satisfaire nos besoins nutritifs, nous bravons l’air toxique en quête de provisions abandonnées. Et voilà qu’aujourd’hui, à peine l’ordre du monde refondé, impossible de mettre en doute l’importance indélébile de l’argent.
« Vous ne vous sentez pas bien ? »
Il fixe mon visage.
Je baisse la tête.
Mais il a vu mes yeux.
Alerté, il pose inconsciemment son regard sur les ailes de mon nez à la recherche de cavités semblables aux siennes.
Évidemment, il ne les trouve pas. Son cœur s’emballe. Son sang se déchaîne comme le tonnerre dans ses veines.
Je sens la moiteur de ses paumes. Cette odeur, ou une autre tout aussi indescriptible, me raidissent une nouvelle fois.
J’humecte mes lèvres : « Nous n’avons pas d’argent. »
Ces paroles doivent sonner comme un credo de hors-la-loi. Il tend la main, lentement, vers sa poche et presse un bouton de son talkie-walkie par précaution.
« Nous en rediscuterons. » Il avance sur le palier, prêt à dévaler les marches.
« Combien était-ce, encore ? » Appuyée dans l’embrasure, Grand-Mère jette au jeune percepteur un sourire en coin.

6.
Extase.
Combien de temps sommes-nous restés dans ce lieu stérile où même les désirs se sclérosent ?
Sans jamais, depuis notre naissance, ressentir ces transports extatiques vibrer à l’intérieur de soi, résolus à briser le carcan du corps, à jaillir de notre poitrine pour s’envoler vers le firmament où ils seront redistribués indistinctement entre tous les hommes ? Ma tête tourne comme celle de l’ivrogne, mes membres souffreteux restent cloués au sol. Je baisse les yeux comme pour voir mon corps se fissurer en innombrables crevasses. Mousses, champignons, herbes folles, fleurs : des cohortes végétales jaillissent de mes plaies, poussent frénétiquement vers l’Au-Dehors. Belles plantes, paysages jamais contemplés ailleurs que dans les livres, organes légendaires d’un âge d’or fantasque – aujourd’hui portés à ma vue.
Je baisse les yeux comme pour voir mon corps se fissurer en innombrables crevasses.
« Tu as failli nous faire tuer. Heureusement qu’il était idiot. »
Grand-Mère me dévisage froidement. Derrière elle se tiennent les miens. Ils me jettent tous le même regard. Distant. Haineux. Terrifié. Peu importe. En cet instant, rien n’égale la beauté de leurs yeux d’or terni.
Je détourne la tête, essuie indolemment du dos de la main le liquide tiède qui macule les coins de ma bouche.
« Laissez-nous un moment », intime Grand-Mère aux autres.
Ils battent en retraite dans l’obscurité et retournent à leur état pétrifié. J’étais des leurs, jadis, mais plus rien n’est pareil.
Mes larmes coulent en silence.
« Ce n’est pas de ta faute, m’assure Grand-Mère en se penchant vers moi.
— J’aurais dû lui dire de revenir plus tard. »
Grand-Mère esquisse un sourire. Elle a raison. Nous n’aurions pas eu plus d’argent dans quelques jours. Avant peu, ils auraient compris que nous n’étions pas des leurs. Leur réaction n’aurait fait aucun doute, pas plus que le traitement qu’ils auraient réservé à une autre espèce. Les centaines de livres qui nous entourent, tout couverts de poussière et de toiles d’araignées qu’ils soient, ne manquent pas d’histoires de ce type.
Nous ne pouvons pas nous permettre d’être découverts.
Si nous voulons survivre, il faut leur ressembler.
Être capables de respirer librement Au-Dehors.
« Pour sûr, sans argent, on sera rapidement démasqués », rétorque Grand-Mère. Et impossible d’en fabriquer nous-mêmes. Nos interactions avec l’humanité seront compromises par le manque d’argent. Bien avant qu’ils remarquent que nous ne sommes pas capables de sortir de l’immeuble, c’est l’argent qui trahira notre nature allogène. Le manque d’argent, notre plus grande faiblesse.
La constitution particulière de nos corps nous interdit de sortir gagner notre vie comme des gens normaux pour couvrir les dépenses quotidiennes.
Et bientôt, on sera à court de nourriture.
« On aura besoin d’argent pour acheter de quoi manger. » L’exaltation apportée par la satiété se dissipe progressivement. Je commence à réfléchir.
« De quoi manger ? » Une série d’expressions se succèdent rapidement sur le visage de Grand-Mère. Subitement, je ne la comprends plus.
Le vide laissé par l’extase me ronge lentement. Une fois acquise l’expérience du bonheur véritable, le temps restant ne peut signifier qu’une chose. J’ai froid, des tremblements incontrôlables s’emparent de moi, mes larmes déferlent sur le sol. Ayant rompu les digues de mes paupières, elle se mélangent au sang avant d’être complètement absorbées par le plancher.
C’est ma première fois. Jamais tout à fait net, toujours un peu de gâchis.
Je me pelotonne, entre hoquets et sanglots incontrôlables. Le jeune percepteur couché à mes côtés. Ses yeux vides écarquillés fixent un point dans la pénombre, au-delà de moi. Un point quelconque. Peut-être en discerne-t-on davantage du point de vue du mort.
Si Grand-Mère ne l’avait pas rappelé, il serait en train de dîner avec sa famille. De faire son jogging dans l’air vicié. S’il n’était pas entré, il ne serait pas mort. À l’instant où la porte s’est refermée, avant même que je comprenne ce qu’il se passait, tout était fini. Non, je savais. Je l’avais voulu. Au fond de mon être, une paire d’yeux avait toujours scruté l’extérieur, vu comment je… j’avais croqué sa gorge, et ensuite…
« Effectivement, il nous faut de quoi manger. De la nourriture humaine, pour passer inaperçus. Oui, passer inaperçus – étudier leurs intonations, leur démarche ; manger autant que possible dehors, quitte à nous grimer un peu. Et consommer suffisamment d’électricité, renchérit Grand-Mère.
— Juste à l’instant, j’ai ressenti une faim que je n’avais jamais connue. Comme si j’étais malade.
— Tu n’es pas la première personne à agir de la sorte. Quand je suis sortie accompagnée de ton père, ils se sont tous effondrés. J’ai essayé de ramener ceux pour lesquels il y avait encore de l’espoir jusqu’à un entrepôt voisin. La nuit est tombée rapidement. Je croyais l’endroit désert, quand un mendiant a surgi. J’ai fait la même chose. J’étais acculée, comme toi. Avant même que je recouvre mes esprits, tout était fini. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Si j’ai survécu, c’est probablement en partie grâce à lui.
— Donc, ce n’est pas un hasard ? Tu savais ce qui allait se produire et tu l’as attiré ici pour…
— Nous avançons sur notre propre voie depuis trop longtemps. Aucun retour en arrière n’est possible. Parfois, je me dis qu’il suffit d’avancer encore de quelques pas… Quelques petits ajustements, et tout le monde sera heureux. Et tout rentrera dans l’ordre. Quelques minuscules ajustements. »
Elle se penche vers les yeux vides ; elle sourit, ouvre la bouche.
En un instant, les ombres qui l’entourent convergent vers elle, tournoient comme autant de voiles noires, mousselines ondoyantes dans les ténèbres plissées d’un rythme mystérieux, série d’apparitions et de disparitions trop rapides pour l’œil.
Vous devez me croire : au plus profond de l’obscurité voltigent des fragments dorés de lumière.

7.
Les rires des enfants s’estompent peu à peu. Le soir venu, les éclats de voix de leur père les ramènent chez eux pour dîner. Ma troisième sœur m’a un jour demandé – si j’avais le choix, voudrais-je être des leurs ?
« Nous sommes des leurs », avais-je répondu, caressant sa joue glacée.
— Nous sommes des leurs. »
Loin s’en faut.
Pourtant, nous n’avons pas le choix. Quelle que soit la direction qu’il prenne, le temps n’inverse jamais son cours. C’est Grand-Mère qui prend les décisions. Elle nous a entraînés sur un sinistre chemin de traverse. Une lutte frénétique pour la survie dans laquelle tous les moyens sont bons.
Le prix payé, les échecs essuyés, nous avons trouvé une solution – même si nous la devons à un accident d’un soir.
Selon certaines pratiques de sorcellerie anciennes, les corps sont unis par des liens mystérieux. Jadis, quand un organe présentait les signes d’une défaillance imminente, son propriétaire consommait un aliment de forme similaire : une noix pour le cerveau, ou l’organe correspondant d’un animal. Chez certaines tribus primitives, le sang ou le crâne de l’ennemi servaient à insuffler un regain de force et de courage. Ces pratiques ont beau avoir été réfutées par un siècle de science moderne, les greffes chirurgicales, transfusions sanguines et autres cultures souches de vaccin en sont, de notre point de vue, très proches sur le plan formel. Absorber une partie du corps d’autrui permet d’obtenir son immunité et de survivre dans un nouvel environnement. Mais tout cela, ces humains ayant évolué dans un environnement cataclysmique n’auront pas le temps d’y songer puisqu’eux, leur sang nous nourrira. Une minuscule dose à la fois nous permettra de respirer librement Au-Dehors pendant quelques heures. Grand-Mère n’a pas anticipé tout cela. Ce n’est qu’un accident. Voulant éviter de révéler son existence au grand jour, elle a succombé à ses appétits.
Personne ne sait pourquoi elle a été prise de cette faim nouvelle, tellement ulcérante, qui s’est soudain éveillée dans son corps et a pris le pas sur tout autre questionnement.
Peut-être n’est-ce pas une coïncidence.
L’instinct de survie l’a poussée à trouver pour nous la voie nouvelle d’une race nouvelle.
« J’ai faim, grogne mon petit frère.
— On vient de passer commande.
— C’est encore le grand de la fois passée ? Il n’est pas mauvais.
— C’est peut-être quelqu’un d’autre. »
Il vaudrait mieux que ce soit quelqu’un d’autre.
Déjà, on entend ses pas. Lorsqu’il arrive au niveau de l’épicerie et coupe à travers le parc, un enfant manque de lui rentrer dedans. Il sera bientôt devant l’immeuble puis montera les quatre étages.
Je lui ouvrirai la porte. Il me sourira comme s’il me voyait pour la première fois. Il ne se souviendra pas de notre dernière rencontre. Chaque fois, nous prendrons grand soin d’effacer leur mémoire – merci l’hypnose – et, chaque fois, nous dînerons parcimonieusement.
Un peu – juste assez. Juste assez pour qu’ils repartent en vie et que nous obtenions l’immunité de supporter l’air vicié, de déambuler en ce monde. Libres de respirer, libres de nous mouvoir.
Nous sommes devenus comme eux.
Mais nous savons qui nous sommes.
Aujourd’hui comme demain.
Et nous survivrons.

TANG FEI est l’auteure de la nouvelle La voie de la liberté, traduite du chinois (Chine) par CORALINE JORTAY et parue dans les pages du numéro 10 de Jentayu.

Illustration © Hsu Hui-lan.