Numéro 1 Jeunesse et Identité(s)

Le Canada, le Canada…

Note de lecture

Le jeune Thang appelle Minh, son mentor, au milieu de la nuit pour lui annoncer qu’il a trouvé du travail au Canada. Minh est bouleversé par cette nouvelle, d’autant plus qu’il avait une piètre opinion de Thang. Minh décide alors de quitter son emploi aux États-Unis pour émigrer le plus rapidement possible au Canada, et ordonne à sa compagne, qui est la narratrice, d’envoyer dès le lendemain sa candidature à différentes entreprises canadiennes. Il dépeint la vie idyllique que leur procurerait une vie professionnelle au Canada. Sa compagne dissimule complètement son désaccord sous une écoute attentive. Minh, après avoir satisfait un besoin naturel, se rendort.

CENTRÉE SUR LA FOUCADE de trois jeunes cadres dynamiques, Le Canada, le Canada… est une nouvelle à trois personnages, placée sous le signe de la jeunesse et de l’identité. Trois jeunes battants vietnamiens, une femme et deux hommes, partis à la conquête du Nouveau Monde, sont en train de réussir des parcours professionnels presque sans faute : ils surmontent vaille que vaille les obstacles administratifs les plus tatillons, ils collectionnent les diplômes et font carrière dans de grandes entreprises d’Amérique du nord. Ce scénario est typique de ce que sont tant de jeunes Asiatiques.

C’est dans ce contexte que survient l’événement narré par une voix féminine. L’annonce téléphonique d’une bonne nouvelle déclenche une catastrophe, l’envie de tout abandonner chez celui sur qui repose l’existence d’un couple trentenaire. La nuit est le moment propice à des rêvasseries de plus en plus folles : démissionner pour tout recommencer à zéro, en plus beau, en plus grand, en lâchant définitivement toutes les pesanteurs. Les projets séduisants jaillissent avec une ardeur juvénile, soutenus par un désir de jeunesse éternelle. Mais la nuit résorbe les rêveries qu’elle a fait naître : finalement, il ne se passera rien.

Le portrait de Minh, protagoniste masculin, est brossé sous un angle peu flatteur. C’est un être contradictoire et primesautier, un égoïste, un phallocrate fragile, un songe-creux et un aventurier.

  • Un être contradictoire, car Minh reproche à la jeune génération, dont Thang est le parfait représentant à ses yeux, de ne penser qu’à gagner beaucoup d’argent, alors que lui-même est également attiré par le pouvoir du billet vert.
  • Un être primesautier, car sur un coup de tête, Minh a failli quitter son travail aux États-Unis pour tenter de s’installer au Canada sans aucune promesse d’embauche : décidément l’herbe est toujours plus verte et plus tendre chez le voisin !
  • Un égoïste, car Minh enjoint sa compagne de laisser tomber tout ce qu’elle est en train de faire pour s’occuper de son intérêt personnel sans se soucier de ce qu’elle ressent. Celle-ci se souvient encore de ses litanies : « T’as bien compris ? », « Tu te rappeleras, hein ? », « Gare à toi ! ».
  • Un phallocrate fragile, car Minh pense pouvoir dominer sa compagne par ses qualités naturelles, et être supérieur à son jeune protégé Thang, qu’il a aidé de ses connaissances et de son expérience. Du jour au lendemain leurs rapports s’inversent, l’élève surpassant son maître, ce qui déclenche le délire dans lequel Minh manque de sombrer, au risque d’entraîner sa bien-aimée dans sa chute.
  • Un songe-creux et un aventurier, car Minh rêve de pouvoir posséder un chez-soi somptueux tout en passant la moitié de sa vie à bourlinguer dans le monde. Il a probablement conscience de la différence entre rêve et réalité, et pourtant il les mélange, telle Perrette portant son pot au lait au marché. Minh est en proie à cette idée si naturelle, si proche de chacun de nous : après avoir tout lâché une bonne fois pour toutes, tout ne peut être que plus beau, affranchi de toutes les pesanteurs.

L’auteure est une femme, la voix qui conte est féminine, le point de vue est féminin, le personnage féminin semble supérieur à son compagnon masculin par l’intelligence et surtout par le cœur : la nouvelle montre un épisode où se révèle cette supériorité. Cette femme n’a jamais fait que donner des réponses humaines à l’intransigeance masculine. C’est elle qui sauve la situation. On peut penser que la nouvelle est de nature à séduire le lectorat féminin, et pourtant dans celle-ci il ne s’agit pas de prêcher la suprématie féminine comme un remède à nos maux, mais d’un changement de condition, non d’identité.
Elle, la narratrice, la compagne, la femme moderne, libérée et émancipée, sur le point d’entamer une carrière de cadre, obéit à son compagnon, conformément aux Trois Obéissances de la femme, selon Confucius. Par intuition féminine, elle a senti passer le vent du boulet, a vu le précipice dans lequel son compagnon risquait de sombrer, l’emportant elle-­même avec lui ; mais le danger s’est écarté. Elle juge puéril le comportement de son mari. En une nuit, elle a beaucoup mûri.

Le troisième personnage est le jeune Thang, qui n’a pas droit à la parole. Mais l’ombre de cet intrus pèse toutefois insidieusement sur l’avenir du jeune couple.

Le Canada, le Canada… est une nouvelle psychologique. Le caractère des personnages s’y révèle éventuellement à leur insu, en tout cas en ce qui concerne Minh. Le coup de fil de Thang est comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase : le déclencheur et non la cause de la crise psychologique. La jeune femme, qui mûrit bien, fait face tant bien que mal à la solitude. La fin peut être considérée comme atypique : il n’y a nulle rupture. Dans ce refus de la violence comme réponse à la souffrance, on peut être tenté de voir aussi une tradition orientale.

C’est une tranche de vie qui, sous la carapace, montre les affres de la réussite. Les déceptions font que la vie est moins belle qu’on ne s’y attendait, qu’on ne l’avait rêvée. La nouvelle donne un aperçu de fragilités qu’on ne soupçonnerait peut-être pas. On peut bien sûr pointer le manque de maturité d’un homme fait. On retrouve chez ces adultes des rêves et des susceptibilités qui n’ont peut­être pas beaucoup changé depuis l’enfance.

L’une des clés de la nouvelle est sans doute le « manque de culture de ces Américains déracinés » : à force de vivre dans un certain milieu, des différences culturelles se font sentir, qui sont difficiles à admettre, et qui deviennent peut-­être de plus en plus pesantes au fil du temps : elles sont ressenties comme un « manque » ; ce qui semble être, en creux, un rappel de son propre enracinement. L’identité de ces jeunes devient sensible par leur culture. Ni leur jeunesse, ni leur psychologie ne vont à l’encontre de leur identité.

Le Canada, le Canada… porte les marques, d’une part de la narration littéraire qui garde les codes de l’écrit, d’autre part des paroles rapportées au discours direct, avec le parler parfois argotique des milieux dans le vent. Les flux de conscience de la narratrice portent la trace des deux procédés. L’écriture ne laisse filtrer qu’indirectement le rôle clé que joue la jeunesse des protagonistes, synonyme de beauté, de séduction, dans un lieu imprégné d’un érotisme discret, en l’occurrence le lit conjugal.

L’originalité de cette nouvelle, qu’on lira ici dans une traduction du vietnamien, consiste notamment en sa qualité : le lectorat féminin ou féministe ne subit aucune flatterie et n’est l’objet d’aucune démagogie. Le courage moral de l’auteure, son indépendance d’esprit, lui ont permis de traiter avec hardiesse des thèmes sensibles.

DANH THÀNH DO-HURINVILLE, THI THUY AN NGUYEN et CATHERINE GUY ont traduit du vietnamien Le Canada, le Canada…, une nouvelle de PHAN VIÊT à découvrir dans les pages du numéro 1 de Jentayu.

Photo © JB.